31.10.2006
Adam et Ève, sacrés ancêtres
Nos ancêtres, Adam et Ève avaient reçu en cadeau de naissance la gestion du Jardin d’Eden, mais ils en furent chassés pour cause de liquidation divine. Et leur Créateur, qui pardonnait assez difficilement les offenses, poursuivit la gent féminine de sa vindicte pendant des siècles.
Sur ce thème biblique Pascal Bancou imagine une histoire de l’Amour, avec une Ève très activiste et « un principe mâle», Adam qui se laisse mener par le bout du nez. Isabelle Andréani revendique pour toutes les Ève de la salle, et Xavier Lemaire joue Adam à travers les siècles. Car cette histoire de suspicion illégitime court depuis la nuit des temps et a bien failli coûter le bonheur à notre espèce. Il fallut attendre le Cantique des Cantiques, pour voir fleurir des mots tendres. Et les Grecs remirent tout en question, car, si chez Socrate et Platon on avait « inventé le concept de Démocratie bien avant les Américains », on se méfiait des femmes. Quant aux chrétiens qui causaient dans les conciles, certains n’hésitèrent pas à affirmer que « la femme est un diable » et à utiliser « le bûcher par principe de précaution », c’est tout dire !
Les costumes de Brigitte Elbar permettent aux deux protagonistes de passer de l’Antiquité au Moyen Age, en filant par les Croisades, la Renaissance, les Précieuses, la Révolution, la Grande guerre, les Années folles, 1968. L’épopée s’achève en 2041 où la procréation se faisant en alternance, le pauvre Adam aboutit chez le « couillologue »…
Deux blocs d’escalier pour décor, des lumières de François-Eric Valentin, une musique de Raphaël Bancou, et le voyage spatio-temporel court la poste…C’est vif, enlevé, scabreux quelquefois, mais sans autre prétention que celle d’amuser, sans rien de choquant pour les enfants qui sont si éveillés de nos jours, et au courant de tout.
On peut donc se distraire en famille avec ces tableaux de l’Amour à travers les âges, mais n’en dites rien à votre confesseur.
Adam, Eve et descendances de Pascal Bancou
Théâtre Essaïon
Du mercredi au samedi à 20 h
depuis le 25 octobre
01 42 78 46 42
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30.10.2006
Le divan d’Eva Darlan
Le divan du psychanalyste n’est pas triste quand il est réécrit par Eva Darlan et Sophie Daquin. Seule en scène, et dirigée par Jean-Paul Muel, Eva Darlan s’y installe en diva ! Elle ne vocalise pas, mais, en analyse, elle connaît la chanson ! Celle, du moins, des patients qui défilent chez Annie Azoulay, qui n’est pas psychanalyste, mais « thérapeute ». Toute une collection de « cas » : de la fringante femme active « révélée à sa propre fragilité », à celui qui « ne bande plus », en passant par la nymphomane, voici le père copain, la femme destructrice, la mère tyrannique, la femme détruite.
Mais, Eva Darlan n’épingle pas seulement les clients, elle incarne également la gourou conseillère : « comment faire un bon névrosé », le prêtre madré : « je vous laisse la sexualité, laissez-moi la culpabilité, c’est mon produit d’appel ».
Car c’est en termes commerciaux que les manipulateurs en tout genre se partagent les bénéfices de la naïveté humaine. Tout ce monde-là se réunit sous la houlette d’une bistrotière au dernier tableau, et c’est le bon sens qui gagne au "café d'en face", là où se réconfortent ceux qui sortent de chez la thérapeute !
Ainsi, les sketchs de café théâtre s’emboîtent finalement comme un montage de scènes et forment une unité appelée « pièce ». Les tableaux sont rapides, ironiques, enlevés. Eva Darlan, la bouche gourmande suce les mots qui égratignent, et font exploser de rire un public conquis. Entre le fameux divan rouge sang et un fauteuil d’osier, la comédienne promène un texte construit avec humour et ne se départit pas un instant de son sourire séducteur.
Ne commencez pas une analyse avant d’avoir vu et entendu Eva Darlan. Pour le prix d’un fauteuil d’orchestre, elle vous débarrassera de vos névroses. A quand le remboursement par la sécu ?
Divins Divans d’Eva Darlan et Sophie Daquin
Petits Mathurins à 21 h
01 42 65 90 00
11:50 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26.10.2006
L’apprenti prodigieux
Il y a des gens qui vont au spectacle pour se reposer. Ne dites pas non, j’en ai vu qui piquaient des roupillons pendant les représentations, et même pas pendant le récit de Théramène. Je tairai les noms, parce que je suis sympa… Et qu’avec Sébastien Mossière, il n’en est pas question. Au contraire.
Il entre dans la pénombre, raconte que son oncle, magicien réputé, lui a donné rendez-vous pour sa leçon, et comme, de maladresse mystérieuse en éternuement prodigieux, le maître n’arrive pas, Sébastien dialogue avec le public. Et c’est parti pour une bonne heure de bonheur…
Il se dit « apprenti » magicien, mais c’est un vrai professionnel pour solliciter constamment l’attention des enfants, les faire participer à tous les numéros, leur raconter en même temps des histoires et les tenir toujours sous son charme. La magie n’est qu’un prétexte, le récit nourrit la pratique, libère la poésie, éveille l’imaginaire.
Si Sébastien Mossière joue les distraits, c’est pour que les enfants soient attentifs. S’il se dit apprenti, ce n’est pas pour étaler son savoir-faire, mais pour donner confiance aux petits qui sont fiers de lui rendre service. N'était-ce pas la méthode de Célestin Freinet, champion de la pédagogie active, lui-même émule d'un certain Socrate ?
L’Apprenti-Magicien de et avec Sébastien Mossière
à partir de 4 ans
Théâtre des Mathurins
A 14 h 30 pendant les vacances et après
0142 65 90 00
15:30 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
24.10.2006
Un peu, beaucoup, passionnément
Ils se sont aimés, un peu, beaucoup, passionnément… « Mais la vie sépare ceux qui s’aiment », l’air est connu, autant que les rencontres autour des « grandes occasions », c’est-à-dire, mariages et enterrements.
Véronique Olmi, l’auteur, choisit la fête heureuse, le mariage de la petite sœur, qui va permettre à Nicole (Véronique Olmi), de retrouver Maxime (Pascal Elso), qui fut son amant dix ans auparavant, et avec qui elle a rompu pour rentrer auprès de son mari Jean (Stéphane Hillel).
On se dit tout, on se déchire, on se pardonne, l’orage gronde dans cette fermette isolée où on les a logés le temps d’une nuit. Pendant que les couples s’électrisent, la jeune Virginie (Aurore Auteuil) tente de faire comprendre à Laurent (Sébastien Lalanne) qu’il est temps pour elle de se marier. La pauvre ingénue qui découvre l’orgasme sado-maso, apprendra pourquoi son séducteur ne peut réaliser ses rêves de petite fille. Le texte rebondit, le temps marche, inexorablement, les émotions gonflent, explosent, libèrent les rires et les larmes. C’est délicieux comme une pluie d’été, fluide, rafraîchissante.
La mise en scène de José Paul et Agnès Boury utilise au mieux l’espace difficile du Petit Théâtre de Paris, grâce au décor de d’Edouard Laug. Les comédiens se glissent aisément dans ces rôles qu’on croit écrits exprès pour eux.
Les personnages ont les faiblesses de nos amis. Ils sont attachants, vulnérables, ils nous ressemblent. C’est le miracle de l’écriture de Véronique Olmi de nous laisser croire que la vie est là, simple et tranquille, et qu’il faut la saisir, très vite.
Je nous aime beaucoup
de Véronique Olmi
Petit Théâtre de Paris
01 42 80 01 81
18:57 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22.10.2006
Fuites et délires.
Vous aviez peur du plombier polonais ? Grave erreur ! C’était le plombier espagnol qu’il fallait redouter. Jacques Leroy (Patrick Zard’) ne s’en méfiait pas, et, un beau matin, en voilà un qui débarque pour chercher une fuite qui n’existe pas… Car c’est un fieffé menteur que ce prétendu Miguel (Roland Giraud), qui perd son accent et sa moustache dès que Leroy a tourné les talons. Il s’empare du téléphone, lance un ultimatum à un certain Delambre auquel il demande 4 millions d’euros pour prix de son silence. Plombier, lui ? Plutôt maître chanteur ! Toujours mêlé à des malversations, il a dû fuir, cinq ans auparavant. Exil doré, si on en croit les photos des magazines people, ce que sa maîtresse Lucie (Elizabeth Bourgine) qu’il a abandonnée avec leur fille Christelle (Delphine Depardieu), ne lui pardonne pas.
Mais il a du charme, du bagout et des excuses puisque chacun sait que « dans la politique, si on ne sait pas mentir, on ne réussit pas », et ce Michel-là est familier d’un futur Premier Ministre… Il n’est pas à une invention près, ni auprès de la mère de Leroy (Arlette Didier), ni vis-à-vis de sa femme Camille (Pascale Louange). De quoi affoler la pauvre génitrice et le brouiller définitivement avec toutes les deux.
Dans le décor de Charlie Mangel, les portes claquent, le téléphone sonne, les papiers peints se décollent, mais tout finit bien. C’est une comédie de Jean-Claude Islert qui tire au but efficacement, avec la complicité de Jean-Luc Moreau pour la mise en scène. Match gagné : le public s’amuse ! C’est pour ça qu’il est venu !
Délit de fuites de Jean-Claude Islert
Théâtre de la Michodière
01 47 42 95 22
22:19 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.10.2006
Une Veuve sentimentale
Joyeuse Missia Palmieri, qui débarque à l’ambassade de Marsovie à Paris avec l’urne funéraire de son défunt dans les bras ? Pas vraiment. Entourée, adulée, elle représente une petite fortune, et ses prétendants ne manquent pas. Mais elle sait qu’on ne la courtise que pour son héritage, et la cupidité de ces mâles en émoi, la rendrait plutôt amère. Son ami Nadia, mariée au baron Popoff, l’ambassadeur, espère lui faire épouser son amant, Camille de Coutançon afin de donner le change à son époux. Mais sur les rangs, se bousculent aussi l’attaché militaire belge, le consul du Guatemala, et quelques admirateurs de moindre envergure. Le baron Popoff, soucieux des finances marsoviennes, conscient que la fortune de Missia représente tout le budget de l’Etat, voudrait qu’elle choisisse le Prince Danilo, l’attaché militaire marsovien, afin que les millions restent dans la Patrie.
Or, par un pur hasard, Dieu de l’opérette, le Prince Danilo est le grand amour de jeunesse de Missia. Hélas ! Elle n’a pas pu l’épouser car elle était pauvre, aujourd’hui, c’est lui qui n’a pas un sou et il ne veut pas qu’on croie qu’il ne l’épouserait que par intérêt. De l’orgueil mal placé ? Ah ! Mais on a sa fierté dans l’aristocratie !
Il faudra trois actes pour qu’ils cèdent l’un à l’autre, et Franz Lehar, sur un livret de Victor Léon et Léo Stein, d’après L’attaché d’ambassade d’Henri Meilhac (1861), créé à Vienne en 1905, adapté par Caillavet et de Flers (1909), fit faire le tour du monde à sa Veuve joyeuse. Sous la baguette de Gérard Daguerre, notre veuve sentimentale trouvera enfin l’Amour…
Aujourd’hui, Jérôme Savary y met la patte, et c’est un heureux moment pour l’Opéra-Comique. Il s’en passe des choses à l’ambassade de Marsovie ! Pas très honnêtes, ces Marsoviens en faillite, épouvantés de voir atterrir sur leur terrasse, un hélicoptère qui leur fait craindre l’arrivée de Sarkozy. Quand on traficote la blanche pour arrondir ses fins de mois, on n’a pas l’esprit tranquille. Même sous le regard lumineux du portrait de Savary, maquillé en général grand Conducator…
Ezio Toffolutti abrite visiblement l’ambassade dans le foyer du Palais de Chaillot, et c’est un joli coup de chapeau à celui qui redonna une âme à ce théâtre. La Cinémathèque sera le décor de la réception de l’acte II. Le « joli pavillon » de l’acte suivant, sera le kiosque des Jardins du Trocadéro, mais Maxim’s sera toujours Maxim’s avec un cancan extraordinaire dont Sabine Leroc et Sacha la grenouille renouvellent l’art.
On s’amuse de toutes ces trouvailles, de cette « folle de Chaillot », de « Madame de Fontenay », de la gouaille prodigieuse d’Eric Laugérias qui joue Figg , on admire les voix (Marie-Stéphane Bernard ou Anne-Marguerite Werster pour Missia, Jean-François Vinciguerra pour le baron Popoff, Boris Grappe ou Ivan Ludlow pour Danilo) , les costumes de Michel Dussarrat, on retrouve l’émotion des amours romanesques, des valses sirupeuses.
Sortir d'un spectacle, en souriant, en fredonnant, c'est si rare, de nos jours... Partageons notre plaisir.
Théâtre de l’Opéra-Comique
Jusqu’au 15 novembre
0825 00 0058
15:45 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
13.10.2006
Désobéir
Adapter un roman à la scène est toujours une gageure. Et, Michel Vinaver, si subtil dans son théâtre, en transformant aujourd’hui L’objecteur des années 50, en une pièce de théâtre n’a pas résolu toutes les difficultés inhérentes au genre.
Quel est le sujet de L’objecteur ? Un jeune appelé, Julien Bême refuse la discipline du régiment Il est incarcéré avec d’autres. Les taulards font le mur, mais rentrent pour l’appel du matin, sauf Julien. Cela s’appelle « déserter ». Cette action est passible du conseil de guerre, comme le fait d’avoir laissé les soldats sortir sans permission. A défaut de trouver Julien, ses compagnons, Pélisson et Pelletier passeront au « falot ». Car nous sommes en pleine guerre froide. La guerre de Corée commence et celle d’Indochine aussi. Les bourgeois craignent les communistes à l’intérieur comme à l’extérieur. Les tensions politiques sont effrayantes, les rumeurs amplifient le moindre incident. On voit partout « l’œil de Moscou » ? D’ailleurs n’a-t-on pas vu la main de la CIA dans l’accident d’avion qui entraîna la mort de Cerdan ?
De cette espionnite galopante, la pièce rend compte, avec des scènes courtes, efficaces où s’enflent les soupçons des militaires, les peurs de la libraire et du diacre, les conflits familiaux, les relances des réseaux clandestins. Le décor de Chantal Gaiddon qui cerne l’espace de demi-cercles concentriques, dispose ainsi de caches, de couloirs, de dédales aussi labyrinthiques que les consciences. La mise en scène de Claude Yersin intensifie les angoisses, d’autant qu’il fait interpréter soixante-douze personnages par onze comédiens parfaitement dirigés : Sarajeanne Drillaud, Pauline Lorillard, Hélène Raimbault, Adrien Cauchetier, Fabien Doneau, Claude Guyonnet, Benjamin Monnier, Nils Ohlund, Didier Royant, Didier Sauvegrain, Cédric Zimmerlin. Il faut aller les voir passer de la soubrette à la bourgeoise, du chrétien borné au vieil anarchiste, du journaliste branché au griveton brimé, quelle aisance !
Mais ce qui casse malheureusement l’intensité dramatique, c’est « le théâtre dans la théâtre ». Peut-être la représentation de l’époque seule a-t-elle été jugée « archaïque », et peut-être a-t-on voulu distancier les querelles. Cependant, l’action, déjà heurtée par les changements de lieux, et le nombre de protagonistes, ne peindrait-elle pas mieux la course fatale des hommes vers le tragique, sans les interventions de la troupe et de son metteur en scène ?
Nous avions tant aimé À la renverse la saison dernière que nous sommes terriblement déçus dans notre attente. Et pourtant, il faut parler de cette époque, des hommes sacrifiés, des espoirs trahis et de la nécessité de désobéir. Michel Vinaver a toujours, dans ses drames, remué nos âmes et éveillé les consciences, L’Objecteur peut certainement y parvenir.
L’Objecteur de Michel Vinaver
Au TEP jusqu’au 20 octobre,
01 43 64 80 80
ensuite à Neuchâtel, Angers, Nantes, La Roche-sur-Yon, Limoges.14:13 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.10.2006
Un Révizor revisité
Ils ont tous quelque chose à se reprocher : concussions, prévarications, corruptions, forfaitures et abus de pouvoir en tout genre. Petits fonctionnaires de l’empire, mal payés et vaniteux, ils veulent paraître riches et supérieurs à cette classe de paysans et de marchands qu’ils pressurent. Alors, quand on leur annonce qu’un Inspecteur Général du Tsar va venir contrôler leurs gestions, ils prennent peur, c’est humain. Le bourgmestre (Marc Chouppart) qui couvrait tous les trafics s’affole, le Directeur des œuvres de Charité (Martial Jacques) s’énerve, le directeur des postes (Alexis Jacquet) s’excite, la juge (Myriam Azencot) se trouble, l’inspecteur des écoles (Jean-Charles Maricot) bafouille, c’est la panique.
Khlestakhov (Juliette Plumecocq-Mech, époustouflante), lui, n’a pas grand-chose à se reprocher. Avoir perdu au jeu, est-ce que cela compte dans la vie d’un jeune homme bien né, au XIXe siècle ? Tout au plus pourrait-on l’accuser de grivèlerie, parce qu’il n’a pas un sou pour régler l’auberge, mais semer quelques dettes ici et là, rien de plus normal… Son serviteur, Ossip (Pierre-Henri Puente), lui, s’inquiète. Alors quand il voit débarquer le bourgmestre et de ses acolytes, il craint le pire, c’est-à-dire la prison pour son maître, tandis que les bourgeois de la ville, obnubilé par leurs craintes d’inspection, s’imaginent que ce jeune étranger est le « révizor » qu’ils redoutent. Et Khlestakhov, obscur petit fonctionnaire, devenu « son excellence », ne résiste pas aux honneurs et aux flatteries. Imposture ? Peut-être, mais qui est le plus coupable, celui qui ne détrompe pas ces gens qui s’aveuglent ou tous ces hypocrites qui veulent l’acheter ? L’âme humaine se repaît de bassesses inavouables…
Il faut les voir courir, trembler, s’agiter vainement et stupidement. Christian Rauck les conduit sur un rythme de burlesque américain, et pour souligner le grotesque de tous ces profiteurs, il a demandé à Arthur Besson d’écrire une musique, et à Rémi de Vos d’écrire les paroles de couplets dignes des meilleurs Labiche. Et c’est un coup de génie. Le Révizor est revisité, sans être le moins du monde trahi, la traduction d’André Markowicz en fait foi. « Je suis un garçon délicat » chante Juliette Plumecocq-Mech, et elle a cette silhouette fine et « raffinée » que les balourds du village, engoncés dans les costumes de Coralie Sanvoisin, jalousent en vain. Le « dandy aristocratique » appartient à la race des filous, il roule tout le monde, séduit la femme du bourgmestre (Emeline Bayart) et sa fille (Amélie Dénarié) et disparaît avec les économies de chacun.
La scénographie d’Aurélie Thomas multiplie les armoires, c’est-à-dire les portes qui cachent les secrets, c’est astucieux et comique. Deux grands tapis se croisent au milieu de la scène et un balcon surplombe la porte de la demeure. Les musiciens sont en scène, contrepoints soulignant des aventures comiques, les accompagnant. A jardin, l’armoire de l’intime, où Khlestakhov séduit Maria et Anna. A cour, l’armoire qui donne sur l’extérieur, l’auberge, d’autres lieux. Des écrans de toile masquent alternativement les lieux et permettent des projections railleuses. Ô le portrait du bourgmestre en général en Bonaparte passant les Alpes ! Quelle trouvaille !
Il en est ainsi des dizaines que je vous invite à aller découvrir de toute urgence… Il y a seize comédiens fabuleux et des troïkas pleines de talent.
Créé à Bussang en juillet 2005
Théâtre de la Cité Internationale
Du 9 octobre au 5 novembre
01 43 13 50 50
18:50 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.10.2006
Avoir un bon copain
Deux pièces courtes d’Andrew Payne, Synopsis et Squash, composent le programme de la soirée. Sur le thème du bon copain à qui on peut tout dire, tout demander, mais qui, un jour, trahit, l'auteur a composé deux fantaisies amusantes. Robert Plagnol et Benjamin Boyer, dirigés par Patrice Kerbrat, interprètent des rôles très opposés avec brio. Le décor de Jean Haas change à vue, et c’est un plaisir supplémentaire que de voir les comédiens pousser les meubles ou changer de costumes.
Dans Synopsis, Brian (Robert Plagnol) et Alan (Benjamin Boyer) écrivent ensemble des scénarios de série télé à l’eau de rose où les épisodes sont formatés et, où comme dit Jean Larriaga, les « héros sont récurrents ». Brian boit et ne travaille plus guère, et Alan déverse sa créativité en écrivant un long métrage pour le cinéma. Jaloux de la réussite d’Alan, Brian sape le projet, mais obligé de se remettre à travailler, il aidera Alan à rebâtir un nouveau film.
Dans la seconde pièce, Greg (Benjamin Boyer) et Ryan (Robert Plagnol) sont partenaires au squash. L’un est un sage mari fidèle, l’autre a pour maîtresse une panthère déchaînée et a besoin d’un alibi. Greg refuse, puis accepte et bascule dans le délicieux enfer des amours clandestines, jusqu’au jour où il avoue tout à sa femme, au grand désespoir de Ryan.
Bâties sur le principe des vases communicants, ces deux pièces jouent sur le ping-pong verbal qui oppose les jeux sociaux, comme les joutes amoureuses. Toute la tension dramatique consiste à transformer l’autre, et inversement. Elles sont parfaitement construites, huilées, et sans surprise. Le spectateur s’y divertit, mais moins qu’à Adultères.
Petit Montparnasse
01 43 22 77 74
15:50 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07.10.2006
Suicidé, mais pas trop
L’histoire de Sémione Sémionovitch Podsékalnikov n’allait pas dans le sens du globalement positif. Imaginez un chômeur à l’heure de travail et du pain pour tous, ça fait désordre dans le tableau idyllique de la révolution prolétarienne… Sémione (Claude Duparfait), tenaillé par la faim ne dort pas. Il réveille sa femme, Maria (Aude Briant) pour réclamer un bout de saucisson, gémir sur son humiliation, et disparaît, probablement dans la cuisine. Mais entre temps, sa femme et sa belle-mère, Sérafima (Anne Benoit) persuadées qu’il veut se suicider, vont réveiller le voisin, Alexandre (Stephan Wojtowicz). Les nouvelles courent vite dans les appartements communautaires, et dès le matin, Sémione est entouré de tous les mécontents du régime, qui, suicide pour suicide, lui demande de le faire au nom de leur cause. Un suicide en forme de martyr car « ce qu’un vivant peut penser, seul un mort peut le dire ». Sémione devient le kamikaze des intellectuels persécutés, des artistes bâillonnés, des commerçants spoliés, des popes pourchassés, des syndicalistes farouches, des amoureuses déçues… Sémione commence à exister par le poids que les autres lui donne. Il accepte de se prendre pour ce qu’il n’est pas : un héros. « L’idée du suicide [embellit] sa vie », et il découvre alors qu’il n’a plus peur : « on est cent quarante millions, camarades, et il y a toujours quelqu’un qui a peur, et moi, je n’ai peur de personne. » Suicidé, il veut bien, pour leur faire plaisir, mais pas trop, en tout cas pas, pour de vrai… Il ne veut pas mourir « ni pour eux, ni pour une classe, ni pour l’humanité ». L’imposture le mène pourtant jusqu’à la tombe, dont il réchappe…
Jacques Nichet le metteur en scène donne de cette fable une version éblouissante dans une nouvelle traduction signée André Markowicz*. Voilà un metteur en scène qui ne gaspille pas les subventions. Seize comédiens en scène, et dirigés à la virgule près dans un rythme où les déplacements sont mesurés et chorégraphiés ! Claude Duparfait, Aude Briant, Anne Benoit, Stephan Wotjtowicz, mènent la sarabande avec pugnacité, Chantal Joblon, Jean-Pol Dubois, Nathalie Krebs, Séverine Astel, Mouss Zouheyri, Paul Minthe, Robert Lucibello, Olivier Francart, Franck Molinaro, constituent une troupe homogène fébrile. Pas de petit rôle dans une grande pièce : même le sourd-muet (Elsa Berger), est signifiant. Et le duo Abdel Sefsaf, Nicolas Giret-Famin est épatant. La représentation atteint la perfection.
Laurent Peduzzi joue sur la profondeur pour accorder sa scénographie à l’espace. Chambre étroite de Sémione, alignement de l’utilitaire dans la cuisine commune, ouverture restreinte pour la salle de restaurant, l’horizon est toujours limité, barré, comme l’espoir. C’est remarquable. Peu de couleurs, le noir, le blanc (et leur gamme chromatique) sont de rigueur, le rouge aussi, assez ironiquement dans la robe de la veuve, dans les bouquets de fleurs disposés le long de la rampe de scène, et sur le drapeau rouge du rideau de scène frappé du portrait de Lénine.
Caustique jusque dans le détail, pour survivre dans un rire ravageur…On en a besoin.
* En 1983, la traduction était signée Michel Vinaver.
Les Gémeaux, à Sceaux 01 46 61 36 67 du 6 au 22 octobre
ensuite à Toulouse (26/10 au 22/11) Caen (7-11 novembre) Saint-Brieuc (29 et 30/11) Strasbourg– (16 au 25/11) Châlon-sur-Saône (6 et 7/12) Bordeaux (13 au 15/12) Tarbes (19/12)
18:10 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

