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30.04.2008
Une folle journée
Avec sa réputation de rêveur, Jean-Louis Bauer en surprendra plus d’un par sa nouvelle pièce. Une vie de château est une comédie musicale insolente et hilarante.
Jugez de la fable. Un Président (de la République) hyperactif, narcissique, cynique, et mal embouché, traque son épouse versatile et frivole, tandis que le Premier ministre, cerné par les manifs, est dépassé par les changements continuels d’emploi du temps. Survient alors un animateur de radio aux dents longues. Que voulez-vous qu’il advienne ?
Sur un rythme infernal, le Président fonce dans le mur. Sa femme virevolte, ses thuriféraires valsent, et son Premier ministre n’arrive pas à démissionner.
Les ambitions des uns font le malheur des autres, mais le bonheur des lecteurs, en attendant que les spectateurs hurlent de rire. Profitez de cette folle journée au « château », entre la Dame de chez Maxim’ de Feydeau et Les Prétendants de Lagarce.
Une vie de château, de Jean-Louis Bauer, Fayard, 12 €
17:29 Publié dans Littérature , Politique , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Théâtre, littérature, politique
14.04.2008
Entre toutes les femmes
Sophie Artur nous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : l’époque où les mamies s’appelaient « Bonne Maman » et n’étaient pas toujours des parangons de Bonté.
Dans la famille de Marie, la grand-mère était catholique intégriste : « Noël est une fête religieuse », - donc pas de cadeaux,- monarchiste : « le 14 juillet nous faisions maigre », raciste, antisémite. Marguerite, c'était la grand-mère, menait tout son monde au rythme des messes et des examens de conscience. Six filles et un fils, un mari militaire, Marguerite exigeait l’obéissance jusqu’à la soumission, et ne reculait devant aucune humiliation pour l’obtenir. Mais dans ses mains, le martinet et le cabinet noir étaient moins terrorisants que la menace de l’enfer éternel. Elle professait « l’horreur du corps », et étaient proscrits tous les mots qui le désignaient entre le cou et les genoux.
Justine Heynemann met son interprète en scène dans un bric-à-brac de malle, cantine, landau, tableaux décrochés, poupées, marionnettes, jouets d’enfants : grenier réel pour figurer celui de la mémoire, chaise houssée de toile écrue pour désigner la grand-mère qui n’offrait aucun pardon chrétien et punissait pour une peccadille. C'est l'évidence même ! Tout sonne juste. Sophie Artur est seule en scène, robe rouge, bouche gourmande et regard mutin. Elle a dû beaucoup souffrir. Il lui en a fallu du courage et du temps pour se libérer de tous les préjugés dont on l’avait guindée !
Entre toutes les femmes de sa famille, aujourd’hui, après avoir accompli son chemin de croix et trouvé celui de Damas, en grand-mère moderne, elle respecte la petite fille qui dort à côté, et à qui elle donnera un doudou, elle qui n’avait, pour se consoler que la pensée du Petit Jésus.
Naturellement, les jeunes penseront qu’elle exagère. Ils auront tort. Même si elles n’étaient pas toutes comme Marguerite, vous en avez sûrement connu, de ces aïeules intraitables qui vous massacraient une tendre jeunesse…
Aujourd’hui où l’on traîne un enfant chez le pédopsychiatre pour un cauchemar, et des parents devant les tribunaux pour une gifle, il est intéressant de comparer les deux mondes !
En ce qui concerne les rigueurs inhérentes à la condition des femmes, il paraîtrait que dans certains pays, on les considère encore comme impures et inférieures. Y aurait-il encore des traditions mutilantes ? Des opinions meurtrières et erronées ? Des inégalités ?
Je vous salue Mamie de Sophie Artur et Marie Giral
Théâtre La Bruyère
Depuis le 8 avril
01 48 74 76 99
16:45 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Théâtre
L’imagination en liberté
Cyrano n’était pas du tout celui que l’on pensait. Sa passion platonique pour sa cousine Roxane ? Une invention toute pure ! L’auteur loue « les jeunes garçons » qui, pour l’endormir, lui chatouillaient les cuisses « avec minoteries et délicatesse ». Sa mort au crépuscule dans les jardins d’un couvent parisien ? Une métaphore romantique. Cyrano mourut à trente-six ans chez un cousin à la campagne. Cependant, Rostand ne ment pas, il édulcore. Cyrano avait bien été assommé dans une rue parisienne sans qu’on sût si c’était un accident ou une attentat. Il avait aussi imaginé ces voyages dans la lune dont il entretient de Guiche pendant que, chez Rostand, Christian épouse Roxane. Seulement, dans la réalité, ces voyages étaient moins une fiction scientifique que le moyen de critiquer « l’orgueil insupportable des humains » et d’attaquer « les prêtres (qui) brident si bien la conscience des peuples. »
Cyrano était un libertin subversif, fin connaisseur de Giordano Bruno, Copernic, Galilée et « hérétiques », et autres apostats condamnés par l’Eglise romaine. Savinien de Cyrano de Bergerac entretient le rêve d’un « pays où l’imagination est en liberté ». Autant vous le dire tout de suite, ses écrits furent censurés, passant sous le manteau dans un cercle d’amis, on les publia bien après sa mort.
Benjamin Lazar les réunit à la scène pour jouer lui-même un spectacle qui se veut délicieusement archaïque. Une rampe de vraies chandelles éclaire le jeune Cyrano qui entre avec une lampe sourde à la main.
À jardin, deux musiciens, Florence Bolton (dessus et basse de viole), et Benjamin Perrot (Théorbe, guitare et luth) : Instruments baroques bien entendu, accrochés à un portant. Ils vont accompagner le récit de Cyrano, le ponctuer, en souligner les épisodes en interprétant des « sarabandes », « musette », « prélude », « allemande », « bourrée » et autres, tous morceaux du xviiesiècle.
Benjamin Lazar raconte ses voyages. Il parle en accentuant « roi » en « roué », et en prononçant toutes les lettres, même les muettes, "les fumées", se dit les "fuméeeesss", comme le veut son maître Eugène Green. Le procédé peut paraître amusant, il devient vite artificiel et ralentit l'action. Dommage, car la mise en scène est soignée, subtile avec son jeu de lumières. Une telle profération met trop de distance dans la précieuse et insolente parole de Cyrano qui, par l’absurde, s’en prend aux rois, aux prêtres, à toutes les religions : si un chrétien « mange un mahométan », l’enfant à naître sera-t-il « un beau petit chrétien » ? Très actuelle aussi est la dénonciation de toute autorité, y compris celle des parents : - « Je voudrai bien savoir si les parents songeaient à vous quand ils vous firent ! » . Le droit de ne pas naître, vous connaissiez ? Et le droit, pour les fils de désobéir à la loi, puisque ceux qui les ont faites « étaient des vieillards ».
C'est donc un spectacle iconoclaste à conseiller aux commémorateurs et héritiers de mai 68... On pourrait affirmer que Cyrano les a inspirés.
Photos de Nathaniel Baruch
L’Autre monde ou Les États de la Lune d’après Savinien de Cyrano de Bergerac
Adaptation et mise en scène de Benjamin Lazar
Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet
Jusqu’au 26 avril
01 53 05 19 19
11:15 Publié dans Littérature , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, théâtre
13.04.2008
On s’éclate au Roi Carotte
Les caisses sont vides au royaume de Fridolin (Éric Vignau), même pas de quoi se payer à dîner au Fouquet’s !
Non, il ne s’agit pas d’une nouvelle fable critique contre Sarko, mais d’une opérette signée Sardou et Offenbach qui s’attaquaient au prince de Fish-Ton-Kan, surnommé encore Napoléon le Petit, j’ai nommé… Napoléon III.
Pour trouver des sous, une seule solution : épouser la princesse Cunégonde (Anne Barbier) qui est, dit-on, fort riche. Cunégonde a du tempérament et plaît à ce viveur de Fridolin, mais le beau-père refuse que la dot serve à payer les dettes d’un gendre « flambeur » qui .proclame : « Quelle que soit votre opinion, je n’obéis qu’à moi-même ! » Ministres et conseillers (Jean-Claude Saragosse, Jean-Pierre Chevalier, Philippe Pascal, Yassine Benameur) incitent le roi à « privatiser les armures ancestrales ». C’est alors que surviennent des gens bizarres : « Ah ! Quels drôles de costumes/Ils ont tous l’air de légumes ». Ce sont en effet de grosses légumes protégés de la sorcière Coloquinte (Nathalie Schaaff), dont un certain roi Carotte (Frédéric Saraille) qui usurpe le pouvoir, tient la cour entière sous son empire (les conseillers déjà nommés et les femmes, Flore Boixel, Fabienne Masoni, Caroline Bouju) et s’empare aussi de la belle Cunégonde.
Impuissante et désespérée, une ravissante princesse, Rosée du soir (Cécile Limal), aux allures d’Alice au pays des merveilles, voit « (s)on prince » banni, tandis qu’elle est prisonnière de la sorcière. Heureusement, Robin-Luron (Agnès Bove), un lutin malin qui se dit étudiant, protège Fridolin.
Vous voyez ce qui va arriver ? Après l’épreuve de l’exil - « la meilleure école des rois, c’est l’exil » -, et du voyage initiatique, Fridolin retrouvera l’anneau de Salomon qui achèvera les sortilèges et remettra de l’ordre dans le royaume
Comment remettre au goût du jour cette « féerie » très parodique de 1872 ? En modifiant à peine quelques répliques. Que voulez-vous c’est pain bénit de trouver intactes celles des « caisses vides », des « éléphants chassés du palais », du « ministère de plus, pour gagner plus », des « bling ! bling ! », d’« il fallait museler au lieu de cette ouverture ». Alors, ajouter par ci, par là, c’était tentant. Olivier Desbordes s'est "arrangé" avec le livret de Sardou. Ainsi, le Roi demande à ses féaux « d’embrasser (sa) botte » et « de faire un jogging avec (lui) », et le « fameux enchanteur » Quiribibi (Christophe Lacassagne), avec son costume blanc, son catogan et ses lunettes sombres, ressemble à Karl Lagerfeld comme deux fibres de soie.
Costumes délirants (Jean-Michel Angays), mise en scène de virtuose (Olivier Desbordes), toute la troupe de l’Opéra éclaté accomplit des prouesses pour endosser plusieurs dizaines de rôles. Avec une formation orchestrale de moins de dix musiciens, logés sur la scène même, les inventions se multiplient (décors et lumières de Patrice Gouron).
Avec cette production de l’Opéra éclaté, c’est toute la salle qui s’éclate !
Le Roi Carotte de Jacques Offenbach
au Théâtre Silvia Monfort
Mercredi 16 avril à 19 h
17 ,18 avril et 19 avril à 20 h 30
01 56 08 33 88
18:25 Publié dans Musique , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Musique, théâtre
12.04.2008
Mots valises et dessous de table
Près des Jardin d’Éole, le quartier a bien changé depuis deux ans, et il ne reste plus beaucoup d’ateliers désaffectés. Mais le Naïf théâtre est toujours là, installé sous le Grand Parquet. Fidèle à ses idées, Richard Demarcy continue d’y mêler les cultures, et constant dans ses inspirations, il revient à Lewis Carroll.
Ceux qui, comme moi, hantent les théâtres depuis des décennies se souviennent encore de sa merveilleuse Chasse au snark et du sombre miroir de l’étang éphémère recréé au Centre Pompidou. Aujourd’hui, sur les planches du Grand Parquet, avec une table, cinq portes et une baignoire, la jeune Alice (Léontine Fall) s’égare dans le labyrinthe des rêves. Avec elle, Antonio Da Silva est le Lapin (blanc chez Carroll, en costume écossais chez Demarcy) Ugo Broussot, Nicolas Le Bossé, tour à tour, jardiniers, escrimeurs, gardes, lézard, loir, duchesse, goret, et j’en oublie sûrement. Alfa Ngau Domingas est principalement la reine de Cœur qui veut « couper la tête » de la désobéissante, et Yilin Yang d’abord dame de compagnie, est aussi Ver à soie et Cuisinière.
Alice est franco-sénégalaise, Antonio, franco-portugais, Ugo est franco-italien, Alfa est angolaise, Yilin taïwanaise et Nicolas normand, et tous font d’excellents comédiens qui nous emmènent dans un imaginaire foisonnant et réjouissant.
On navigue sur les mots, et suivant la technique du mot-valise et de la charade à tiroirs, malentendus, et contresens créent des tempêtes de rire. Comme la table dissimule des dessous surprenants, mais jamais déplacés, on nage dans le non-sens et l’humour. Et en plus, c’est esthétiquement très réussi, avec des parapluie colorés, des fleurs et des couleurs harmonieusement mariées.
Je sais qu’on vous en rend compte un peu tard, mais Richard Demarcy a promis une tournée et là, on vous prévient à temps.
Fantaisies pour Alice de Richard Demarcy
d’après Alice au pays des Merveilles de Lewis Carroll
Le Grand Parquet
20 bis, rue du Département
Paris xviiie
01 40 05 02 30
ce soir à 20 h
Jusqu’au 13 avril à 15 h
16:38 Publié dans langue , Littérature , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Langue, littérature, Théâtre
04.04.2008
Le temps du tango
Vous connaissiez la comédie-ballet, Martine Drai invente la « comédie-tango », l‘écrit, la met en scène, l‘éclaire (faut tout faire dans ce métier !). Mettant en danse une vingtaine de personnages, conçue pour cinq comédiens « parce qu’au tango, il y a toujours celui (ou celle) qui ne danse pas », Le cœur n’est pas moderne se joue à quatre : trois comédiens qui dansent, Catherine Davenier, Hervé Falloux, Dominique Léandri et un danseur Jean-Sébastien Rampazzi qui fait aussi l’acteur.
Sur le podium, un couple danse, on ne voit que ses jambes dans une lumière latérale tamisée, des bribes de phrases nous parviennent, l’ambiance est aux déclarations, sur la piste, tandis qu’au bord, les délaissés chuchotent des confidences. Martine Drai a su saisir l’atmosphère particulière de ces lieux désuets qui, perdurent au-delà des modes. Le plateau s’éclaire, on peut tout voir, tout entendre.
Hommes et femmes ordinaires, danseurs amateurs, venus d’horizons différents d’abord pour rompre leur solitude, se prennent au jeu. Ils suivent les cours, année après année, apprennent à se connaître, à s’aimer (ou à se haïr), parlent de leur passion, car le tango « remue le cœur ancien ». Certains diraient « le cerveau reptilien », puisque danser en couple, se toucher, joue contre joue, tailles enlacées, cuisses plaquées, jambes ajustées, reins creusés dans les figures sur une piste de danse, participe de l’étreinte animale. Mais si la gestuelle du tango suscite le désir, le rythme et les pas du tango nécessitent une maîtrise absolue de soi et du partenaire. Il faut « apprendre la technique », ce qui permet de se dominer, de se « restructurer ».« Il faut que vous me résistiez », dit l’Homme, mais il souhaiterait aussi déclarer son amour et n’y parvient pas. Le corps a ses raisons, le coeur, la nostalgie du bonheur.
Le « tango est une marche », comme la vie, mais à la différence que sur la piste on peut faire marche arrière. Les couples font et se défont en rythme. Avec des morceaux de dialogues, une scénographie simple, une chorégraphie précise et des lumières très travaillées, l’auteur a su créer une histoire authentique.
Le temps d’un tango, le réel s’estompe ou se transforme. « C’était bat’ le temps du tango ! »
Le cœur n’est pas moderne
Comédie tango, mise en scène, scénographie et lumières de Martine Drai
À l’Atalante jusqu’au 7 avril
01 46 06 11 90
Le 6 mai à l’Atrium de Dax
19:05 Publié dans Musique , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Musique, théâtre
03.04.2008
À la bonne franquette
On savait qu’en France tout finissait par des chansons. Le bon peuple, quand il n’est pas populace, met en couplets et en musique les petits et grands événements de notre Histoire et quelquefois, au péril de la censure, se paye la tête des héros glorieux comme des sinistres crétins.
Le rire est quelquefois plus efficace qu’un cocktail Molotov pour résister. Nos ancêtres dégoupillèrent souvent le premier, et des bateleurs du Pont-Neuf aux chansonniers actuels, ils déboulonnèrent les Badinguet et les faux-culs de tous poils (si j’ose m’exprimer comme eux).
Claude Duneton, historien de la langue et des mœurs, est aussi celui des refrains populaires, et il en présente un recueil caustique dans La chanson qui mord, un spectacle sans autre prétention que de distraire et d’instruire. Il nous reçoit comme des amis, à la bonne franquette, sans piano et sans trompette. Il raconte, Catherine Merle, violoniste et soprano renchérit,.Il chante, elle reprend d’une voix plus haute, plus ample, et les spectateurs sont sollicités au refrain. C’est un « spectacle participatif présent », une leçon de parodie autant que d’Histoire.
Desaugiers, Béranger et Fursy, chansonniers du XIXe siècle en sont les dieux. Claude Duneton en est le prophète, et nous, qui sommes tous des "ricaneurs tendance libertaire", nous sentons prêts à en devenir les disciples.
La chanson qui mord jusqu’au 20 avril à 18 h 30 Théâtre du Rond-Point 095 98 2118:50 Publié dans cabaret , Histoire , Musique , Poésie , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cabaret, Théâtre, Histoire, Musique, Poésie
Jour de colère à Haïti
C’était un roman de Marie Vieux-Chauvet, Amour, colère et folie, José Pliya l’a adapté pour la scène et n’a gardé que le premier mot : Amour. Il contient tous les autres. Le monologue de Claire (Magali Denis Comeau) explique comment naît le désir, la perversité, la rancœur, la vengeance lorsque l’amour est frustré. La mise en scène de Vincent Goethals rompt le récit de Claire par l’apparition d’un danseur, Cyril Viallon, dont le corps, les mouvements, (sur des concertos de Beethoven) sont à la fois l’image du désir et la personnification d’un réel refusé.
« Le souvenir du fruit défendu est ce qu’il y a de plus ancien dans la mémoire de chacun de nous, comme dans celle de l’humanité », écrivait Bergson. Ce danseur est le fruit défendu.
Claire est, dans une famille de « sangs mêlés », l’aînée des trois sœurs Clamont, la vieille fille qui s’est sacrifiée pour élever la petite Annette. Elle veille aussi sur la faible Félicia et, « tient les rênes de la maison », « héritage indivis » d’une famille fortunée d’Haïti. Félicia est mariée à Jean Luze, et les deux autres sœurs convoitent le seul mâle blanc de la maison. Dehors, rôde un autre mâle, une brute de tonton macoute qui viole, pille, menace. Car à la violence dissimulée de la société familiale, répond la violence d’un régime corrompu qui répand la terreur. Claire après avoir été « metteur en scène du drame » familial, deviendra, un jour de colère, l'exécutrice du criminel.
La vidéo de Janluk Stanislas montre l’intime en gros plan, la création sonore de Bernard Valléry suggère l’émeute extérieure. Les lumières de Philippe Catalano distillent un jour lumineux derrière des stores de bois et montrent le renfermement de la famille. La scénographie de Jean-Pierre Demas ménage des courbes dans les murs blancs, des endroits dissimulés, des secrets.
Claire, porte une longue robe de coton écru à col officier, vêtement strict pour une fille bien gardée, mais qui la suffoque et que dans ses émotions, elle dégrafe. L’homme est en costume de lin blanc, ou de soie noire. Torse nu pour la sensualité, veste pour la représentation sociale (Costumes Dominique Louis et Sohrab Kashanian), l’image porte plus loin un verbe charnel, que la voix de Magali Comeau Denis érotise.
C’est toute l’âme d’un peuple qui parle par sa bouche.
Phtos Eric Legrand
Amour de José Pliya
d’après le roman de Marie Vieux-Chauvet Amour, colère et folie
Le Tarmac
Jusqu’au 19 avril
01 40 03 93 95
12:00 Publié dans Histoire , Littérature , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Histoire, Théâtre
01.04.2008
Sauvageusement interprétée
Coupable Phèdre ? On sait bien que « Vénus persécute la race du Soleil » dont elle est issue, que le volage Thésée accompagné de Pirithoüs, son giton, est parti « enlever la femme du roi des Enfers ». Alors, elle rêve de « noces interdites », avec Hippolyte, le fils que son époux eut d'« Antiope l'étrangère », une Amazone qu'il a ensuite assassinée.
« Réprime tes désirs », lui conseille la Nourrice (Gretel Delattre) qui n’hésite pas à blasphémer contre l’Amour : « l’Amour, un Dieu ? Voilà bien un conte que les débauchés ont inventé pour couvrir leurs exploits ». Elle refuse pourtant d’être complice d’un suicide et préfère que Phèdre se « moque de l’opinion des gens qui acclament les bandits et lapident les saints ». Quand un époux pratique crime, « sodomie et adultère », « à quoi bon la morale ? » dit-elle.
Le chœur (Alexandra Castellon) en écho, accuse le « grand ordonnateur du ciel ». Sénèque ne craint ni les dieux, ni les hommes, puisqu’il admoneste aussi les rois omnipotents et les républiques où « les peuples s’amusent à élire des va-nu-pieds ».
Phèdre souffre et se cache dans le palais, Marie Desgranges est une Phèdre fragile et ardente. Rejetant les robes d’apparat (costumes de Nathalie Saulnier), elle mue en superbe amazone bottée, puis pénitente aux pieds nus, elle accomplit le rite expiatoire avec une douceur qui transcende sa passion.
Dans la mise en scène de Julie Recoing, la scénographie de Pascal Crosnier reconstitue un « labyrinthe ». Une large allée centrale se divise sur le fond en corridors sombres qui plongent dans les pourtours de la salle. Musique et son de Julien Ruiz accentuent la profondeur des lieux.
Des vases d’offrandes bordent l’espace. Le fronton du palais s’orne de la photo d’une famille au sourire de commande (Photo-vidéo : Othello Vilgard). Le père, assis, l’air avantageux et satisfait, la main ornée d’une bague précieuse pose au sein d’une famille recomposée. À l’heure des crimes reconnus, ces visages exprimeront l’horreur. Phèdre, sur la première image, est debout, Hippolyte aussi. Il est encore cet « Apollon sauvage », qui vit « comme un sauvage ». Tout à l’heure il sera « sauvageusement déchiqueté » par un monstre aux « yeux de taureau sauvage ».
Car tout est « sauvage » dans l’univers de Sénèque. « Sauvages » sont les désirs qui assaillent Phèdre, comme « sauvage » était le « chef du troupeau » avec lequel Pasiphaé, sa mère accomplit « l’amour immonde ». Antiope, cette « femme sauvage », fut « assassinée sauvagement » par Thésée, « le fléau ! ».
Comment traduire la filiation entre le père et le fils ? Julie Recoing fait jouer les deux rôles par le même jeune comédien : Thomas Blanchard. D’abord, il incarne un Hippolyte inhibé, sourd à tous les conseils, et réapparaît (sur une musique de Barry White), en Thésée extraverti, jouisseur dans un premier temps, puis anéanti par le malheur. Thomas Blanchard dessine magistralement l’évolution du personnage.
Comment traduire scéniquement le récit du messager (Anthony Paliotti) qui annonce à Thésée que le bel Hippolyte a « le visage réduit en bouillie » ? Et comment montrer l’horreur de ce l« corps en lambeaux » dont on cherche en vain à reconstituer « le cadavre absent » ? « Voici donc ce que j’ai fait de toi ! » dit Phèdre, et le magma sanglant s’étale lorsqu’elle ouvre le plastique. L’assistance en frémit, et c’est ce choc que Sénèque cherchait. Qu’on n’objecte pas la sainte bienséance ! Nous ne sommes pas « classiques » ici, avec des cadavres en coulisses et un Théramène interminable. Encore moins « romantiques » avec de beaux cadavres qui ne saignent pas. Au Ier siècle, à Rome, on ne se contente pas de mots. On montre les cadavres sanguinolents. Le poète latin ne connaissait que furor et dolor, le spectateur romain jouissait aux jeux du cirque, et voici aujourd'hui, Phèdre sauvageusement interprétée.
Phèdre de Sénèque
Traduction de Florence Dupont
Théâtre des Amandiers-Nanterre
Jusqu'au 17 avril
01 46 14 70 00
22:50 Publié dans Littérature , Poésie , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, poésie, théâtre



