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27.03.2008

Dédé et les magiciens

Henri Christiné et Albert Willemetz avaient triomphé avec Phi-phi en 1918, et Dédé, créé en 1921, garantit de belles rentrées au théâtre des Bouffes-Parisiens. Après la grande boucherie de la Guerre, on avait besoin de rire de tout. Olivier Desbordes a vu dans Dédé de quoi nourrir sa verve caustique. De la bluette, il réalise un tableau social jubilatoire. Dédé y trouve une actualité incroyable !

D’un côté, le naïf Dédé (Éric Pérez) et son complice de goguette Robert (Michel Fau), face à Odette (Sandrine Montcoudiol), une allumeuse rencontrée au « bal de Élysée », et qui tergiverse : « j’ose pas ! ». Entre les deux parties, les travailleuses, la première, Denise (Dalila Khatir) amoureuse du patron, dirigeant Anne Barbier, Flore Boixel, Agnès Bove, Gaëlle Pinheiro, vendeuses le jour et danseuses au Casino de Paris le soir, pour « gagner tout ce qu’on veut », (on ne disait pas « gagner plus », mais on le pensait déjà).

Naturellement « tous les chemins mènent à l’amour », sur fond de boutique excentrique, où le burlesque rejoint le surréalisme. C’est vrai que c’est une « drôle de boutique ». Boîtes à chaussures géantes, escarpins géants comme sur un Dalí, apparitions de têtes de vaches, poursuites à la René Clair, l’univers de l’opérette déjà déraille vers le train des revendications culturelles et sociales. On ne s’étonne pas de voir un grand gaillard de syndicaliste manipulé, un innocent arrêté, un notaire qui parle comme un marlou. Le patron ? Il rêve de « tout rénover ». Il n’y parvient pas, mais trouve l’amour.

Willemetz adore les bons mots, les saillies incongrues, les calembours. Il les fait en chansons : « Votre descente est trop décente », Et Robert ? Il « s’donne… un mal de chien ».

Ce qui est réjouissant avec l’opérette, c’est que tout se termine bien : « Dans la vie faut pas s’en faire ! ». Même quand on s’est trompé, l’important est de le reconnaître : « Si j’avais su évidemment, j’aurais agi tout autrement ! », et le refrain devient un hymne populaire.

Ce qui est merveilleux avec l’Opéra éclaté, c’est qu’un pianiste (Roger Pouly) et deux musiciens, restituent l’atmosphère de la Gaîté Lyrique. Olivier Desbordes et sa troupe sont des magiciens ! Ils vous réjouissent le cœur et éclaircissent le jugement.

Opéra éclaté au Théâtre Silvia Monfort.

Renseignements et location : 01 56 08 33 88

24.03.2008

Un entomologiste avisé

     Betty (Émilien Tessier) est seule dans sa cuisine. Elle attend une visite. Elle s’affaire, prépare une grande salade au thon, et se verse de petits verres de rouge, pour se donner du coeur. Enfin « les voilà ! »* : Ruth (Florence Giorgetti), Nelly (Hélène Foubert), Hervé (Nicolas Maury). Ils arrivent avec un bouquet de fleurs et des sourires appliqués qui étirent leurs lèvres et réjouissent leurs visages. Ils parlent tous en même temps, pour ne pas dire grand-chose. Nelly vient de trouver du boulot dans une « coffee shop », Hervé est graphiste, et Ruth qui « vit avec son mari par intermittences », prend des photos « pour immortaliser cet instant ». Betty, « bien tranquille » dans sa petite maison, s’endort par moments, mais « trouve que le courant passe bien entre » eux. Ils reviendront !

      « Ainsi le temps se coule et le présent fait place/Au futur importun », disait Ronsard. Ainsi « le temps passe » de visite en visite. Ainsi la vie passe. Un jour, la pétillante Ruth cesse les va et vient, et reste à demeure chez Betty « vieille femme seule », « ordinaire », mais toujours alerte dans sa robe indémodable. Entre vieillardes, faut s’entr’aider, n’est-ce pas ?

     En interprétant un rôle féminin à l’âge où toute féminité est déniée, Émilien Tessier est remarquable de sobriété. Nicolas Maury donne un être irritable, souvent arrogant et maladroit. Hélène Foubert joue une jeune femme inquiète et sensible. Florence Giorgetti est Ruth, brouillonne et exubérante dont les sautes d’humeur annoncent un déséquilibre certain. Elle met aussi en scène avec le dynamisme et le brio qu’on lui connaît, dans une scénographie naturaliste et des lumières de Laurent P. Berger.

     Philippe Minyana, en entomologiste avisé, s'amuse de voir s'agiter ses personnages « entre banal et extravagance ». Pas de grands sentiments, pas d’attendrissement, pas de drame, mais la lente décrépitude qui mène chacun vers la mort, cette solitude éternelle qui ne sera pas plus triste que l’existence qu’ils ont menée. Pauvres vies ? Ce sont les nôtres.

     Le regard est lucide, jamais affligé. Ruth chante, Betty danse le madison avec ses amis. Les tableaux sont vifs, souvent joyeux, les rapports entre les êtres se nouent, se distendent, mais jamais ne se rompent.

     Le réel est toujours plus désespéré.

 

 

 

 

Voilà de Philippe Minyana

publié aux éditions de L'Arche

Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 25 avril

01 44 95 98 21

Lectures pour temps maussade

Que faire d'un temps pareil ? Lire, et naturellement lire du Théâtre...

Étroits petits tours d’Adeline Picaut, trois monologues.

Et Elsa boit : Pourquoi boit-elle ? Elsa livre peu à peu son secret. Elsa a vraiment trop bu !

Un homme à la ligne, il est accro, il est désespéré, il n’a que vingt-cinq ans, il n’a pas choisi sa vie, mais il choisit sa mort.

Émoi au bord du monde, c’est une comédienne qui a une audition et qui tombe une amoureuse.

Un homme et une femme racontent, se racontent. Entre nouvelles et monologues, une nouvelle écriture théâtrale.

Editions théâtrales, ouvrage publié avec l’aide de la fondation Beaumarchais : 13, 50 €

Caravanes, sur le thème de la sédentarisation des gens du voyage, quatre auteurs, à partir d’enquêtes, restituent la parole de personnages qui se sont confiés à eux.

Chaque pièce comporte deux personnages dont les voix se heurtent, s’entrecroisent, se répondent.

Partir-Rester de Rémi de Vos, Carcan et Flèches de Fabrice Melquiot, Amérique d’Emmanuelle Marie, et Prestiges de Pauline Sales. Gilles Granouillet qui signe la préface, en a réalisé un spectacle dans le cadre des « Transurbaines ». Bouleversant !

Espaces 34 : ouvrage publié avec l’aide du CNL : 11 €

23.03.2008

La guerre et Courage

     Février 1952 : dans la salle des Grésillons qui ne s’appelle pas encore « théâtre de Gennevilliers » , j’assiste, médusée à la représentation de Mère Courage. Courage, c’est Germaine Montero, une reine de la chanson réaliste, et Eilif, c’est Gérard Philipe, qui a quitté le manteau rouge du Cid, pour une tenue grisâtre de soldat de fortune… Je découvre Brecht et le théâtre contemporain. J’étais classique. Molière et Corneille au lycée, un peu de Courteline ailleurs. Je fréquentais les matinées classiques de la Comédie-Française, et j’applaudissais mes aînés dans des soirées amateurs. Le Théâtre national Populaire de Jean Vilar me révèle le Théâtre.

     Se remet-on d’un tel éblouissement ?

     J’ai suivi depuis bien des carrioles. Je n’en avais pas encore vu d’aussi immaculée que celle qui chemine ces temps-ci sous la direction d’Anne-Marie Lazarini (décor et lumières deFrançois Cabanat). Certes, il neige dans un pays crayeux et on peut penser que cette blancheur sert de « camouflage en terrain enneigé », afin qu’Anna Fierling (Sylvie Herbert) puisse assurer son petit commerce. Certes, la bâche est rapiécée, mais pendant les vingt ans qu’elle « la promène », comment fait-elle pour ne jamais écoper d’une souillure ? « La paix, c’est la pagaille, la guerre c’est l’ordre », d’après le recruteur (Tommaso Simioni). La guerre de Trente ans au cours de laquelle la charrette se brinqueballe, c’est aussi la boue, la saleté, le froid, la misère, la souffrance. Les costumes de Dominique Bourde, en toile écrue manquent d’un « peu de crasse ». On me dira qu’ils référencent bien l’innocence, et la stupide naïveté de Courage. On me dira aussi qu’il faut beaucoup de moyens pour avoir deux charrettes, de la place pour les mouvoir, les garer, et que les Artistic Athévains manquent de l’un et l’autre.  

     Ce qu’il faut surtout dire, à l’heure des complaisances envers des puissances belliqueuses, c’est « maudite soit la guerre ! » et cette absence totale d’amour qui assèche les vies.

     Heureusement, la distribution est riche de talents. Sylvie Herbert a la stature d’une Courage rouée et crédule à la fois. Autour d’elle Catherine (Judith d’Aleazzo) bouleversante sacrifiée, le lieutenant (Bruno Andrieux, Eilif (David Fernandez), Petitsuisse (Hervé Fontaine), Le Colonel (Claude Guedj qui joue aussi un paysan), Yvette (Frédérique Lazarini), le jeune soldat (Maximilien Neujarh), l’Aumônier (Michel Ouimet), le cuisinier (Marc Shapira), suivent la décomposition des peuples et des âmes. Le « chant de la grande capitulation », (musique de Paul Dessau), vaut pour tous qui croient vivre de la guerre et ne s’aperçoivent pas que le manche de leur cuillère est beaucoup trop court « pour dîner avec le diable ».

Anne-Marie Lazarini, vaillamment, dénonce le cynisme et en présentant Mère Courage œuvre pour la paix.  

Mère Courage et ses enfants de Bertolt Brecht

Artistic-Athévains 01 43 56 38 32

22.03.2008

Chantez !

     Depuis 1985, créé à l’initiative d’Olivier Desbordes, l’Opéra éclaté rayonne de la décentralisation vers le monde entier. Venu pour la première fois au Théâtre Silvia Monfort 1995, il y réinstalle régulièrement ses quartiers.

     Cette année, il présente trois spectacles, et, certains soirs, il prélude la soirée par un « apéritif concert ». La forme est conviviale, populaire et poétique, un rien nostalgique.

     Jeudi 20 mars, dans le hall du théâtre transformé en « café », Éric Pérez, accompagné, au piano, par Roger Pouly, chantait Léo Ferré. À la veille des commémorations des « événements de 68 », les chansons du poète anarchiste résonnaient avec authenticité. Chemise et pantalons noirs, aucun décor, leur sobriété avait un charme fou. Pendant quarante-cinq minutes sans faiblesse, ces « graines d’ananar », nous ont fait retrouvé les ardeurs et les mélancolies de la jeunesse.

     La seconde partie de la soirée se passait dans un Cabaret interlope et dans la grande salle. Sur la scène, toujours au piano, Roger Pouly, unique accompagnateur, déroule musique et arrangements au rythme de véritables numéros de music-hall. Un orchestre à lui tout seul, et quel prodige ! Au centre de la scène, un rideau pailleté noir ferme l’escalier traditionnel, - mais modèle réduit. Nous ne sommes pas aux Folies-Bergère, mais dans quelque salle de province où l’on vient chercher un peu de rêve, un peu de rire. Voilà pour le « cabaret ». 3dd26eadf28ea0e932d424b27f9e1971.jpgAnne Barbier et Agnès Bove bas résille et plumes colorées entament les rengaines de Mistinguett, bientôt rejointes par Jean-Pierre Descheix, Éric Vignau et Éric Pérez, boys élégants ou travestis felliniens, voici pour « l’interlope ».1a9b91fb5a2fac1fd07b3e861fe4d917.jpg

     Ambigus les personnages de cette revue ? Pas vraiment. Juste un peu roublards, tout à fait canailles, osés dans l’impudeur et la parodie (Il m’a vue nue, Je m’aime), ils se moquent des regrets, et ne pervertissent que les clichés. La chanson réaliste de Suzy Solidor (Escale) redevient poème, et les couplets grivois (La Tour Eiffel, Bouffémont, le Tsoin-Tsoin), perdent leur sens caché. Maquillages outrés, perruques démesurées (La reine adorait la java), caleçonnades en tout genre (Le Fils père), les numéros comiques (Simplet, Cousine) 5d43cc3b751e9b7b7dacd29591c2a624.jpgsuccèdent aux mélancoliques romances. Ceux qui ont aimé les Frères Jacques ont adoré Le chaland qui passe, interprété à cinq voix et a capella. Mais ils ne sont pas là pour attrister, et, avec J’ai du swing, la gaieté revient. Le summum est sans doute ce numéro de flamenco, où les trois hommes, en robes andalouses égrènent des couplets en espagnol. Il faut voir et entendre Éric Pérez, qui, après avoir chanté Mon homme « es mi hombre ! » apostrophe, cinglant, Éric Vignau ou Jean-Pierre Descheix, toujours en espagnol : « Ahora levantate ! ».

     Quand ils nous invitent, pour le finale, à un joyeux « Chantez ! », on les suit. C'est un conseil avisé pour « être heureux  », , alors pourquoi s'en priver ?…

 

 

 

Opéra éclaté au Théâtre Silvia Monfort

Café concert  à 19 h

    les : 27 mars (chansons françaises de 1900 à nos jours)

         29 mars (répertoire de Piaf) 

         3 avril (Éric Pérez chante Léo Ferré)

     10 avril (tango autour de Piazzolla

      17 avril (Paris en chansons)

 

Cabaret interlope : les 22, 23, 25, 27, 30, mars  et     4, 5, 11, 12, 20 avril

en alternance avec Dédé et Le Roi Carotte, dont nous reparlerons.

Renseignements et location : 01 56 08 33 88

 

18.03.2008

Les deux soeurs

     Elle sont sœurs à la ville, et Pierre Notte leur offre à la scène le rôle de leur vie dans Deux petites dames vers le Nord. Annette (Catherine Salviat), et Bernadette (Christine Murillo) doivent enterrer la vieille mère dont elles ont filialement pris soin. Pas de simagrées, pas de choeur de pleureuses.Toutes deux savent que chacune est mortelle et Maman avait « quatre-vingt dix-sept ans, tout de même ! », alors, leur deuil n'est-il pas déja fait ? Presque. Car, si elles respectent les volontés de la mère : « être incinérée », elles n’ont pas prévu l’endroit où déposer l’urne qu’on allait leur remettre. Ni que « Maman (ferait) cling ! » quand on la transporte.

     De ce petit bruit incongru surgit le passé… Ce cliquetis bizarre ? Une broche en titane que la crémation n’a pas réduite en cendres. Et cette broche ? Un cadeau du père, mort il y a plus de vingt ans, le seul homme que la mère « ait jamais aimé ». Mais voilà ! « On n’a jamais bien su où il était enterré ! ». L’aînée a un vague souvenir de l’endroit. Près d’Amiens, des tombes tranquilles, une allée ombragée de hêtres. Qu’importe ! quand on aime, on vient à bout de toutes les difficultés. On appelle ça « des preuves d’amour ».

      Et les deux petites dames, qui ne sont plus des tendrons, partent à la recherche du cimetière. Pas de taxi à l’arrivée en gare d’Amiens, mais un car de soixante places avec les clés sur le tableau de bord. Annette conduira. La pérégrination, après quelques bières, devient virée. Et, au bout d’un circuit pittoresque, après pas mal de carambolages, elles trouveront la tombe et y laisseront Maman avec Papa. « On reviendra ! » promettent-elles avant de frôler la catastrophe et de terminer dans un commissariat de police.f12226c44e1e4f2c47b022b240203ed5.jpg

     Patrice Kerbrat, le metteur en scène a tout compris. Il dirige ses comédiennes avec un bonheur évident. Il ne s’embarrasse pas de multiples décors. Edouard Laug a choisi un cyclo gris s’ouvrant en deux portes qui s’écartent sur des fonds colorés. Au centre un coffre, objet polysémique, que les comédiennes manipulent et déplacent : banquette, cercueil, car, tombe, réserve d’outils, au gré du voyage…

     Bernadette revendique le droit de « rire de la mort ». Elle peut être satisfaite, on n’a jamais autant ri en suivant un cortège funèbre. La vie exulte chez ces deux femmes que l’âge, la silhouette, le caractère, la couleur des costumes (signés Pascale Bordet) opposent et qu’une certaine ressemblance à leur mère réunit : « Toi les yeux, moi la bouche ».

     Malgré leurs petites querelles, elles sont unies par les liens indissolubles. L’une s’exaspère, l’autre s’écroule. « L'une est en cendres, l'autre en miettes ». Et elles affrontent ensemble les tempêtes…

     On reconnaît ici la délicate palette de l’auteur. Pierre Notte excelle à peindre les familles. Dans l’amour qu’on porte aux siens, les tendres sentiments brassent des rages violentes. On voudrait que sa mère, son père, ses sœurs (ou ses frères) soient intelligents, beaux, irréprochables, enfin, meilleurs qu’ils ne sont. Le sont-ils ? Ils nous agacent. Hélas ! Les êtres humains sont imparfaits. Heureusement le théâtre est là qui nous aider à comprendre les comédies de la vie.

     Pierre Notte, pièce après pièce, et sous des allures légères, - vous ai-je dit qu’il écrit aussi les chansons, paroles et musique ? – approfondit ses thèmes et construit une œuvre forte. Il fut un temps critique dramatique et il n’hésite pas à chicaner les engouements de ses confrères. Dans Deux petites dames vers le Nord, au cours d’une scène hilarante - parce qu’en situation, - il montre comment le théâtre anglais peut être lourd, ennuyeux quoi qu'on en dise. Il faut de l’audace pour désacraliser un prix Nobel.

     Les yeux de l’auteur pétillent, et comme le jeune Rimbaud, il a « le bleu regard – qui ment », mais c’est de l’ironie, mon enfant… Allez vite découvrir cet iconoclaste !

 

Deux petites dames vers le Nord de Pierre Notte

Théâtre Pépinière Opéra

01 42 61 44 16

Sacrées familles

     Prendre Ionesco à la lettre est une œuvre à hauts risques. On en découvre le résultat quand le rideau s’ouvre pour Jacques ou la soumission, dans une scénographie de Chantal Thomas. La maison des Jacques a littéralement implosé sur deux étages. Le plafond est éventré, les lattes du plancher du premier étage pendent, carbonisées. Jacques fils (Jérôme Ragon) gît au rez-de-chaussée. La famille, au premier s’accroche aux murs, à la table encore occupée par la grand-mère (Charlotte Clamens) qui en profite pour liquider toutes les assiettes. La mère (Christine Gagnieux) hurle, véhémente. Le père (Pierre Aussedat), maudit le fils. Jacqueline, la sœur (Fabienne Rocaboy) renchérit. Le grand-père (Rémi Gibier) entonne une chanson égrillarde.

bf23ff8e04fcfe0a7107b9114d3eb450.jpgDès cette première vision, Laurent Pelly (mise en scène et costumes), témoigne de la violence de la déflagration qui vient d’avoir lieu. Qu’est-ce qui a pu dynamiter la douce paix du foyer ? Jacques !

Jacques est un fils dénaturé, il a refusé de manger « les pommes de terre au lard » et la maison est détruite ! Jacques a toujours été un enfant terrible. Il a refusé de naître pendant quatorze ans, alors, « pour (l)’amadouer », ils (lui) ont menti ». « Ils avaient tous le mot bonté à la bouche, le couteau sanglant entre les dents ».

Ainsi, le monde de Ionesco se structure dans ces oppositions de langage, d’où l’absurdité. Au nom de l’adage populaire « qui aime bien, châtie bien », la mère se complaît dans le sadisme « arrachant les petites dents mignonnes », et « les ongles » des « orteils », « pour faire gueuler comme un petit veau adorable », son « fils ingrat ». Et dans ces contradictions, les mots se dérobent et dérapent. « Malgré tout l'immense amour que j'ai pour toi, qui gonfle mon coeur à l'en faire crever, je te déteste, je t'exertre », dit la sœur qui mélange les mots de l’affection et déforment ceux de la haine. Quant au père qui traite sa famille « d'idiots et d'imbéciles », mais il en fait « l’égloge ».

Et de ces apories, naît le tragique des personnages.

Jacques est seul, déshérité, maudit. Pour mériter les siens, il doit se soumettre, manger des pommes de terre au lard, épouser Roberte (Charlène Ségéral) qui a trois nez et neuf doigts à la main à gauche (Perruques et prothèses Pierre Traquet), afin de reproduire à l’identique, une famille selon les schémas existants.a43b95a658c9614f96c17864bcf85728.jpg

Il n’y a pas d’amour chez les Jacques, mais des règles qui dénaturent les rapports. Les êtres ne se parlent pas, ils s’agressent. Les familles sont des sociétés closes où l’on doit reproduire à l’identique les schémas existants. Chez les Robert, Robert père (Eddy Letexier) et Robert mère (Christine Brücher) veillent à ce que rien ne change. Sacrées familles, que Ionesco massacre !

L’avenir est dans les œufs vient donc naturellement comme un deuxième acte, (dramaturgie Agathe Mélinand) puisque les patronymes ne changent pas et que, une fois mariés, Jacques et Roberte doivent « assurer la continuité de l’espèce ». Dans une construction délirante, la pauvre Roberte est transformée en pondeuse, et Jacques en « couveur ».

Pour faire passer le cocasse de cette vision cauchemardesque où les jeunes gens sont « victimes du devoir », les comédiens jouent en hallucinés. Une mécanique diabolique les conduit, les agite. Christine Gagnieux est une mère extravagante qui donne le frisson, et au ballet qu’elle mène autour de Jacques et de Roberte, on reconnaît en elle une danseuse étoile.

 Photos de Brigitte Enguerand

Jacques ou La Soumission et L’avenir est dans les œufs

Deux pièces d’Eugène Ionesco

Jusqu’au 5 avril

Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet

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16.03.2008

Le triomphe de la bâtarde

      Marie Stuart était l’enfant légitime de Jacques V roi d’Écosse et de Marie de Lorraine. Elle n’avait que sept jours quand le roi son père mourut et elle fut proclamée reine d’Écosse. Les Anglais voulaient s’emparer de l’enfant pour la marier à Edouard, fils de Henry VIII. La régente s’empressa de la fiancer à François, le fils de Henri II, roi de France, et on envoya Marie apprendre le français, les bonnes manières et la poésie dans ce royaume tandis que les Anglais et les Ecossais s’étripaient. Elle n’avait pas six ans.

    On raconte que Ronsard ne fut pas insensible à son charme. Hélas ! Quelque mauvaise fée fit mourir François II à dix-sept ans et la jeune veuve dut repartir sur ses terres sauvages où les clans s’affrontaient entre eux et contre le trône d’Angleterre ! Elle avait à peine dix-huit ans.

     Elle était restée catholique et l’Angleterre était devenue protestante, l’ Écosse était divisée sur les religions, Marie choisit la tolérance religieuse. On l’adora.

     Remariée à son cousin, Henri Darnley, elle eut le temps de mettre au monde un petit Jacques avant de redevenir veuve. Mais la mort de son prince consort ressemblait fort à un assassinat, et de scandale en scandale, Marie dut abdiquer, et elle choisit, la malheureuse, de se réfugier à la cour d’Angleterre, où sa cousine Élisabeth avait été proclamée Reine à la mort de Marie Tudor.

     Rappelons que cette dernière était fille légitime d’Henry VIII et de Catherine d’Aragon, tandis qu’Élisabeth était la fille de Henry VIII et de sa seconde épouse, Anne Boleyn à cause de laquelle, le Roi avait rompu avec le pape. Mais comme très rapidement, Henry avait fait exécuter Anne pour en épouser une autre, Élisabeth avait été déclarée « bâtarde ». Et, donc Marie Stuart pouvait prétendre au trône d’Angleterre.

     Or c’est très maladroit de réclamer le trône d’une reine quand on demande le droit d’asile ! Élisabeth tenait à sa légitimité, et Marie campait sur ses prérogatives. Pendant dix-huit ans, Élisabeth la laissa réfléchir de prison en prison.  Et comme finalement, les monarques trouvent toujours un petit complot à déjouer, Élisabeth la fit accuser de trahison, et la pauvre Marie fut décapitée. La bâtarde triomphait.0712583ea299700dcd013a55ef760c54.jpg

Les romantiques adoraient ces épopées où la victime est belle, et le bourreau (ici c’est une bourrelle) impitoyable. Schiller en fit un drame superbe. Fabian Chappuis qui le met en scène a retravaillé la traduction de Latouche et il en donne une version magnifique*. La langue est pure, drue, charnelle. Sa scénographie d’oratorio dépouille judicieusement le décor. Les murs sont gris, le sol de « sable » noir scintille sourdement, les costumes d’Alice Bedigis et Bertille Verlaine sont sobres et réussis. La musique de Purcell guide les séquences.

     Dans le rôle titre, Isabelle Siou est la belle et orgueilleuse Marie, frémissante dans son injuste emprisonnement. Pour l’accompagner dans sa solitude, une suivante, Anna, jouée par Stéphanie Labbé émouvante dans sa manière d’envelopper la captive de la tendresse maternelle qui lui a tant manqué. La méchante Élisabeth, c’est Marie-Céline Tuvache. Elle avait déjà, dans Le Collier de perles du gouverneur Li-Qing, montré une forte personnalité, elle sait ici, être à la fois une femme douloureuse, aigrie de solitude, et un chef autoritaire et jaloux. Retenez les noms de ces jeunes comédiennes, elles servent admirablement les grands rôles.

     Autour d’elle, deux comédiens, Pascal Ivancic et Philippe Ivancic transforment deux rôles secondaires, en un numéro clownesque shakespearien de grand style. Sébastien Rajon, Jean Tom donnent du relief à leurs personnages. On aimerait que Jean-Christophe Laurier, Benjamin Peñamaria, Aurélien Osinski, jouent un peu moins « boulevard du crime ». Ils ont de la présence, il leur manque l’expérience et un drame romantique en requiert.

     Soir après soir, ils vont enrichir leur personnage et comme ils n’auront vu dans mes propos que  des remarques de vieille ratiocineuse, mes réticences vont les stimuler !

 

        Marie Stuart  de Friedrich Schiller

·          Adaptation de Fabian Chappuis, publiée par les soins du Théâtre 13 dans la collection des « inédits du 13 », Les Cygnes, 10 €

·          Théâtre 13

·          Jusqu’au 20 avril

·          01 45 88 62 22

15.03.2008

Vengeances ou grandes manœuvres ?

Vengeances 

     L’œuvre dramatique d’Hanokh Levin est immense et la mise en scène des Marchands de caoutchouc (1996) par Jacques Nichet, avait permis de la découvrir. Il existe une cinquantaine de pièces sur lesquelles les dramaturges pourront encore aiguiser leur esprit*. Nous avions vu, en décembre dernier Une laborieuse entreprise aux Athévains et nous en avions apprécié l’humour

     Aujourd’hui, on donne, au Studio de la Comédie-Française, Douce Vengeance et autres sketches, textes écrits pour le cabaret. Ces formes courtes conviennent au Studio, et les personnages leviniens, perdus dans leurs mesquineries quotidiennes exhibent sans vergogne leurs vengeances inutiles. Les êtres humains de Levin accumulent tant de maladresses qu’il est impossible de les haïr et qu’il vaut mieux en rire.

     Galin Stoev, le metteur en scène les imagine au travail, et multiplie les accessoires d’un bureau moderne. La profusion technologique de la scénographie (signée Saskia Louwaard et Katrijn Baeten) semble nuire à la fluidité de l’ensemble. On aimerait plus de rapidité, plus de légèreté dans ces tranches de vie.

     Mais ne boudons pas la tranche qu’on se paye en voyant Claude Mathieu, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Adrien Gamba-Gontard, Judith Chemla, tour à tour grands benêts, frustrés timides, petites godiches, ignorants péremptoires et ratés honteux. Au cours d’un véritable marathon, ils montrent sans faiblir, dans une transe joyeuse, comment la cruauté, l’ignorance, la vulgarité, transforment la société des hommes en monde humiliant et injuste. On ne louera jamais assez le mérite des comédiens français.

     Et profitons-en pour les soutenir quand leur réputation est attaquée.

Grandes manœuvres ?

      Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, dans une « lettre ouverte »«, vient de répondre à un article du Figaro. Il est blessé, douloureux, et on le comprend. Cependant, attaquer la Comédie-Française dans sa programmation, et donc dans celui (ou celle) qui la dirige, n’est pas nouveau. Dès la nomination de Muriel Mayette, rumeurs et critiques ont tenté d’abattre sa jeune détermination. Mais doit-on reprocher à celle qui fut nommée par le pouvoir en place, la muflerie avec laquelle Marcel Bozonnet et Jean-Pierre Jourdain furent « remerciés » ? En grossièreté, on a fait mieux depuis.

     Il y a toujours eu des spectacles réussis et des succès contestés, il y eut de tout temps, des détestations injustes. Jean-Pierre Vincent, Antoine Vitez et Jacques Lassalle, pour grande que fût leur renommée, ne firent pas l’unanimité et des cabales honteuses ne les épargnèrent pas. Un certain milieu théâtral préfère des administrateurs qui font ronronner la maison dans une quiétude béate, mais, voyez comme les gens sont méchants, même du temps d’iceux, il y eut des couacs.

     On voit souvent, à l’Opéra, de ces remous dès qu’une nouvelle mise en scène dérange les certitudes des abonnés. Ils protestent avec véhémence et conspuent le chef d’orchestre ou le metteur en scène qui prend la liberté de modifier leur point de vue sur l’œuvre.

     Il me souvient au Français, d’une mise en scène de Tartuffe où mon voisin s’indigna avec violence quand Michel Etcheverry parut, dans le rôle de l’Exempt, avec la perruque de Louis XIV. Quel scandale en effet ! De quoi monter à l’assaut ! Le fanatique Tartuffe l’avait laissé de marbre, mais la référence politique le hérissait…

    Politique ? Oui, c’était l’aspect politique de la pièce qui choquait, comme aujourd’hui dérangent les choix de la Comédie-Française. Il ne faudrait pas se tromper de cible. Peut-être devrait-on se demander ce que dissimule de manière récurrente, les critiques venimeuses contre la Culture quand on demande d’en quantifier les résultats ? Vengeances ou grandes manœuvres ?

     Depuis la nomination de Muriel Mayette, la Comédie-Française s’ouvre plus largement aux auteurs contemporains et au monde (mondialité mais pas mondialisation). Elle bouillonne d’inventions. Entre les trois salles, Richelieu, le Vieux-Colombier, le Studio, entre le répertoire et les découvertes, les hommages aux comédiens, les portraits, cartes blanches, lectures, débats, cours magistraux, jamais la Maison n’a autant créé, n’a autant bourdonné, méritant à juste titre les abeilles de son blason.

     À l’heure de la marchandisation, de la starisation, on voudrait sans doute que la Maison de Molière s’ouvre au second marché ? Que des actions de la société de comédiens soient cotées en bourse ? Mais l’essentiel de l’art dramatique n’est-il pas de donner aux hommes le goût de vivre ensemble, de se parler et de retisser l’étoffe de leurs rêves ?

     Tout n’est pas réussi ? Et alors ? Vous savez bien que seul, Dieu est parfait. Et encore, si on consulte les hommes, aucun n’est satisfait.

* Les œuvres d’Hanokh Levin sont publiées aux éditions Théâtrales 

     Douce vengeances et autres sketches d’Hanokh Levin

    Au Studio-théâtre de la Comédie-Française à 18 h 30

     01 44 58 98 58

13.03.2008

Des affinités émotives

     Le café-théâtre nous réserve toujours d’heureuses surprises. La jolie comédie de Mathida May et Pascal Legitimus Plus si affinités en est une. Elle éclaire les soirées parisiennes.

      Les lecteurs des petites annonces matrimoniales connaissent bien l’expression : « Plus si affinités » qui clôt l’invite de l’annonceur et ouvre le champ des possibles au récepteur. Les scientifiques parlent des affinités électives, les littéraires aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Laissons Goethe à Charlotte… Le laboratoire scientifique que Mathilda et Pascal présentent ici, n’a rien de romanesque. Ce sont de courts tableaux, des instantanés de vie, celle d’un homme et d’une femme qui se cherchent et quelquefois se trouvent, par affinités émotives. On connaissait Mathida May dans des rôles tragiques au cinéma, et Pascal Legitimus dans ses sketches et films (ou téléfilms) comiques. 99ecc008a90b057259411952b0998bcb.jpgLes voici auteurs et interprètes. Et cette performance révèle chez Mathilda May un tempérament comique que le cinéma avait étouffé. Ah ! Enfin, elle respire, elle éclate, et elle nous communique une joie de vivre et un humour libérés. Sa formation de danseuse lui donne une souplesse et un maintien exemplaires. Elle a toujours été belle, elle est aujourd’hui rayonnante. Elle ne craint pas de jouer avec tout son corps, de s’enlaidir d’une grimace, de passer de la séductrice pulpeuse à la victime séduite. Tout est mené d’un train d’enfer mais c’est un enfer pavé de très bonnes attentions. Gil Gaillot, le metteur en scène qui a aussi participé à l’écriture maintient un rythme qui secoue le public. Depuis Dario Fo ou Michael Frayn, jamais les arcanes des liaisons ordinaires n’avaient autant fait rire.

     En voix off, résonne la question éternelle que Diderot pose dans Jacques et son maître : « comment s’étaient-ils rencontrés ? ». Sur scène, toutes les éventualités sont montrées, analysée, recommencées, multiples expériences qu’un commentateur invisible et sarcastique décrypte. Snobs intellos, prolos revêches, voyageurs maladroits, adultes nostalgiques, amateurs de speed-dating, mufles patentés, l’Homme croit être le maître dans les travaux d’approche et tombe vite sous le charme de la Femme. L'appel de la chair est quelquefois un leurre. L'accord est rarement parfait.

     Comment résister à la grâce de chatte de Mathilda, et comment se garer de ses coups de pattes de tigresse ? Pascal Légitimus avec ses allures de renard, succombe à tous les coups, et on a garde de le plaindre. Elle l’entraîne dans sa danse, dans ses couplets, mutine jusqu’au bout des cils, caustique dans le frémissement de ses lèvres. Mon voisin de fauteuil était prêt à prendre sa place.

 

 

 

 

Plus si affinités

de Mathilda May et Pascal Legitimus

au Splendid

01 42 08 21 93

 

 

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