03.07.2008
Josépha, fée du logis
Caroline (Julia Duchaussoy) ne sait rien faire dans sa maison, et le train de vie, les relations de son mari, Valentin (Jean-Baptiste Martin) exigent une gouvernante. Justement Josépha (Danièlse Evenou) n’attendait que ça pour se présenter. Elle n’a aucune référence dans cette profession, mais elle sait tout faire. Alors, avec sa grande bonne volonté et son bon sens, elle va remettre de l’ordre dans ce ménage qui s’en va à vau-l’eau. Juste le temps de ses vacances à la laverie…
Vous pensez bien que si Josépha joue les anges gardiens et les fées du logis, c’est qu’un de ces secrets, qu’on dit lourds à porter, a crucifié sa vie. Un modèle d’abnégation cette Josépha, elle aurait pu rester tant on l’aimait. Mais sa tâche accomplie, telle une justicière, elle repart vers sa solitude.
Dany Laurent a mitonné là une jolie comédie sentimentale qui convient pour l’été. C’est sans prétention et on passe un bon moment avec des comédiens sincères, mis en scène par Yves Pignot dans une superbe cuisine très chic où toutes les ménagères vont rêver d'officier.
Théâtre Rive Gauche à 20 h 01 43 35 32 3114:55 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Théâtre
26.06.2008
Prix Emmanuelle Marie
Le prix Emmanuelle Marie a été créé par les EAT (écrivains associés du théâtre) pour remercier les compagnies, les associations, les structures qui accomplissent un travail de diffusion du texte de théâtre, souvent dans des conditions difficiles, voire désespérantes, quand les débats culturels du jour s'orientent plutôt vers la télévision.
Luttant contre les marées de la médiocrité et le vent du conformisme, certains utopistes continuent le combat, s'attachant à entretenir, comme le disait Vaclav Havel "le foyer spirituel de la communauté humaine."
En 2008, le prix a été attribué à l'Association Orphéon, compagnie Orphéon Théâtre intérieur, Bibliothèque de Théâtre Armand Gatti à Cuers (83).
Les auteurs de Théâtre remercient le travail acharné de la compagnie Orphéon et saluent leurs lecteurs...
Pour le théâtre et le meilleur : auteurs et lecteurs unis...
10:05 Publié dans culture , éducation , langue , Littérature , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Concours, Culture, langue, littérature, éducation, théâtre
18.06.2008
Pas de panique !
Le monde de l’opérette se porte jeune. Fi des bluettes de charme et des personnages bien éduqués ! Les héros de Stéphane Laporte seraient plutôt cousins des Pieds nickelés. L'équipe de Panique à bord constitue une fine équipe.
Joséphine (Christine Bonnard)et son fils Kévin (Vincent Heden) se sont embarqués afin de plumer quelques pigeons pendant leur croisière, Madeleine (Angélique Rivoux) et Pierre (Michel Lerousseau) afin de réveiller leur libido, et Edouard (Jacques Verzier), le second, a engagé Jenny (Ariane Pire) comme chanteuse pour assouvir ses pulsions et satisfaire ses ambitions.
, il se révèle que Kévin n’est pas le fils de Joséphine, que Madeleine n’est pas l’épouse accomplie qu’il paraît, que Jenny n’est pas celle qu’on pense, et que le second, dans sa rage à devenir commandant, met tout ce joli monde en danger. Mais pas de panique dans Panique à bord Les tours de passe-passe de Kévin ne joueront aucun mauvais tour. « On va rire aussi fort que les mouettes » annoncent les voyageurs en goguette. Ils ne mentent pas. Le public se marre. Les tricheurs chantent joliment des couplets rigolos et sans prétention. Quand ils s’en vont « à l’abordage », voguant dans le bel océan d’escroquerie, les maîtres chanteurs ont de belles voix.
La musique de Patrick Laviosa est joyeuse et les paroles de Stéphane Laporte, malicieuses. Pour la mise en scène d’Agnès Boury, Sophie Jacob utilise un décor facilement transformable et la lumière franche de Laurent Béal anime les scènes.
Ah ! les personnages ne sont pas des parangons de vertus, que voulez-vous, aujourd’hui, y’a plus de morale ! Sont-ils vraiment condamnables ?
Pas de quoi fouetter un chat, mais sûrement de quoi se réjouir ! Pour passer un été souriant, embarquez au Tristan Bernard...
Panique à bord
depuis le 14 juin
au Théâtre Tristan Bernard
0145 22 08 40
19:35 Publié dans Musique , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Théâtre, Musique
16.06.2008
Des preuves d’amour
Il a pendant quarante ans dirigé le Théâtre de la Ville, et la réussite a récompensé l’audace de ses projets. Poursuivant l’œuvre de Jean Mercure, et élargissant ses programmes à la vastitude des arts de la scène, Gérard Violette a donné à un théâtre parisien, vocation à l’universel
Jeudi 12 juin, les artistes qu’il a fait connaître, ses collaborateurs, ses abonnés lui disaient un merci chaleureux, en lui offrant une représentation exceptionnelle, sous la régie d’Emmanuel Demarcy-Mota, qui prendra les rênes du théâtre en janvier, mais qui, déjà, avec lui, a préparé la saison prochaine.
En ces temps d’ambitions sauvages où les changements s’opèrent souvent à l’insu du partant, il faut saluer la belle entente des deux directeurs. Pas de mutation brutale au Théâtre de la Ville, ils sont d’accord sur tout, et le plus jeune respecte l’aîné et l’assure de sa fidélité. Mieux, de son affection.
Il n’y a pas d’impôt sur la reconnaissance, mais quelle valeur ajoutée !Anna Teresa de Keersmaeker, Alain Platel, Alexandre Tharaud, Shahram Nazeri, Hariprasad Chaurasia, Pina Bausch, valeurs sûres aujourd’hui du Théâtre, de la Danse et de la Musique, étaient venus, avec Emmanuel Demarcy-Mota,sur la scène du Théâtre de la Ville, montrer et dire, avec les mots de Gérard Violette, combien ils s’inclinaient devant celui qui changea le cours de leur carrière.
Gérard Violette aime « les petites phrases », il aura sûrement pensé à celle de Cocteau : « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour ».
Nous aussi lui disons merci.
14:15 Publié dans Musique , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Musique, théâtre
14.06.2008
La victoire de Waterloo
Il aime le risque Francis Huster ! A l’heure où une partie de la France bloque son petit écran et ses neurones pour le foot, Francis entre en scène pour nous raconter le 18 juin 1815 : Waterloo !
Et c’est une victoire : les spectateurs sont au rendez-vous. C’est qu’ils le connaissent bien ! Qu’ils ont confiance en lui. Ils connaissent son amour des grands textes, des sentiments sacrés, des causes qui élèvent l’âme.
Pourquoi Hugo ? Par fidélité à Jean-Louis Barrault qui le lui avait conseillé. Pourquoi Waterloo ? Parce qu’il s’agit autant d’analyser les causes de la défaite napoléonienne que de réfléchir aux géniales intuitions de Victor Hugo imaginant depuis 1841 « les États-Unis d’Europe et la fraternité des hommes », en racontant les erreurs d’un chef de guerre qui conduisit son armée au massacre, et sa patrie à la capitulation.
Huster ne nous dira pas « morne plaine » ! Il ajuste intelligemment le livre premier de la deuxième partie (Cosette) des Misérables à des extraits des Châtiments. Prose et vers s’épaulent et se complètent. Francis Huster connaît les grands textes et sait voir dans le roman hugolien l'égal des grandes œuvres de la littérature russe. Hugo, c’est notre Tolstoï, notre Dostoïevski. Ses grandes analyses, ses combats politiques et moraux éclairent les siècles.
Pas d’autre décor qu’un piano ouvert sur une partition « symphonie de mots », et des drapeaux européens plantés en faisceaux. Le geste est sobre, la tenue modeste, la voix bien timbrée. Il faut une diction parfaite pour oser détailler la topographie de la bataille, de l'Auberge de la Belle Alliance à chaque village du plateau de Mons, peser minutieusement chaque action de chaque général, jusqu’à la déroute où « s’évanouit ce bruit qui fut la Grande Armée » et où . Napoléon devient l’« immense somnambule de ce rêve écroulé ». Quand le poète se tait, la musique de Beethoven monte et des bribes de phrases tourbillonnent : paroles de chefs d’Etats, de journalistes, de témoins de cette grande idée : l’Europe ! Pas celle des marchés, mais celle des idées. Pas celle où « le trône et l’autel fraternisent », mais celle de la liberté.
Aucun cinéaste adaptant Les Misérables n’arrête sa caméra à Waterloo. Le lecteur pressé de savoir d’où vient l’enseigne de Thénardier tourne trop vite les pages pour retrouver les héros romanesques. Francis Huster sait y voir la leçon d’Histoire, la leçon d’humanité du poète. Tous deux ont une mission : « élever un peuple », quand tant de petits chefs s’ingénient à l’abêtir.
Merci, Francis Huster.
Waterloo
De Victor Hugo, adaptation de Francis Huster.
Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
à 19 h 30
01 43 22 16 18
19:35 Publié dans Histoire , Littérature , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Théâtre, littérature, histoire
Weber en Gustave
Gustave (Jacques Weber) est malheureux, sa Louise vient de rompre et le renvoie, hautaine, à ses amours vénales. Il vit seul dans sa province, comme un Alceste qui aurait fini par quitter Célimène. Et comme le personnage favori de Jacques Weber, Cyrano, il s’attaque à tous les géants de la Bêtise.
Il explose de fureur contre Paris, l’Académie, une « institution pourrie », les faux poètes «qui prennent « leur pot de chambre pour un océan », les hypocrites qui ont « peur du social », les bourgeois, les censeurs, la démocratie, la France « affolée d’un esprit si foncièrement médiocre » (Louis-Napoléon Bonaparte), l’empire qui « exile le poète et emprisonne son lecteur », les femmes qui « ne comprennent rien à la prostitution », les honneurs qui « déshonorent ».
Gustave Flaubert est un ouragan à lui tout seul. Et Jacques Weber, dans son pantalon de velours noir, reprend aujourd’hui le rôle de cet écrivain qui lui rsssemble et qu’il avait déjà incarné dans Gustave et Eugène.
"Librement inspiré de la correspondance de Flaubert", le nouveau texte d'Arnaud Bédouet donne une partenaire à Gustave. Face à une servante apeurée mais solide (Magali Rozenzweig), il est tonitruant et fragile. Ces Sacré nom de Dieu ! répondent aux coups de tonnerre qui secouent la maison, et aux vicissitudes qui l’accablent.
Orage dans l’orage, Jacques Weber en Gustave est un parfait démiurge.
Sacré nom de Dieu ! d’Arnaud Bédouet
Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
01 43 22 16 18
A 21 h 30
17:55 Publié dans Littérature , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, théâtre
05.06.2008
Figaro sans frontières
La nuit est épouvantablement romantique, nuages noirs, obscurité funèbre et les quatre voyageurs sans bagages qui l’affrontent ont peur de se perdre. Un danger les presse. Les révolutionnaires ont assassiné le Roi, et les aristocrates sont promis au même sort. Quand la lune voilée éclaire enfin leur chemin, Figaro (Michel Vuillermoz) et Suzanne (Florence Viala) guident le Comte Almaviva (Bruno Raffaelli) et la Comtesse Rosine (Clotilde de Bayser) vers un pays plus tranquille.
« Quel crime ai-je bien pu commettre ? » se lamente le Comte, qui ne comprend pas la colère du peuple, pas plus que la Comtesse ne réalise ce qui arrive. « Personne n’aurait pu imaginer » la Révolution… sauf Figaro qui raisonne, analyse, prévoit tandis que les maîtres dépossédés ne savent que se lamenter. Et Suzanne ? Elle se dévoue à Madame, en véritable serva amorosa, fascinée par les belles manières, et les belles paroles de sa maîtresse, cœur fidèle et tête de midinette. Elle n’a plus la répartie vive ni l’esprit astucieux de son modèle français.
Mais est-on encore en France ? Et au XVIIIe siècle ? Le tableau suivant présente le poste de douanes où les fugitifs ont été conduits pour « passage illégal de la frontière ». Pas de repère spatial ni temporel dans ce banal bureau grisâtre où des préposés en kaki veillent sur l’ordre public. Figaro a beau reprendre des phrases entières du fameux monologue du Mariage de Beaumarchais, le spectateur doute d’être en 1793. Le roi assassiné est-il Louis XVI, ou Alexandre II de Yougoslavie ? Au tableau suivant qui s’ouvre sur la terrasse d’un palace alpin, les costumes évoquent plutôt les années 1930. Puis cette petite ville de Grande Bisbille, la bien nommée, où Figaro a installé son salon de coiffure et son désarroi conjugal, n’est elle pas située en Bavière, à l’heure où le nazisme prône une politique nataliste et exacerbe les xénophobies ?
Cette révolution est-elle française, bolchevique, ou fasciste ? Le Comte et la Comtesse ressemblent aux maîtres de La Cerisaie, qui, se berçant d’illusions, égarés dans leur nostalgie du passé sont incapables au présent, de prendre des décisions raisonnables. Ils sont aussi les frères des personnages de Bernstein qui s’aveuglent quand le danger est à leur porte. En quelques scènes exemplaires, est brossé le tableau navrant d’une société étriquée, nourrie de préjugés. Voyez la sage-femme plutôt sympathique (Claude Mathieu), le garde forestier bellâtre (Gilles David), la médisante Joséphine, (Christian Cloarec) et l’ambigu Professeur (Roger Mollien). Loïc Corbery douanier autoritaire au second tableau, interprète ensuite une juriste inquiétante et Pierre Louis Calixte, lui aussi douanier, sera un noctambule mélancolique. Ils sont tous parfaits. Sur le bel espace scénographique créé par Géraldine Allier, les lumières de Frank Thévenon projettent des ombres portées gigantesques en guise de signaux d’alarme. L’atmosphère est sinistre, presque terrifiante.
Dans la mise en scène éblouissante de Jacques Lassalle, la musique de Mozart illustre les premières scènes, elle est ensuite remplacée par des valses tyroliennes, puis par le refrain de la Belle équipe (1936), et la pièce se clôt sur une chanson interprétée par Zarah Lander, l’égérie nazie des romances sentimentales. Une telle partition musicale (signée Jean-Charles Chapon) suit l’itinéraire d’Ödön von Horváth qui se définissant lui-même comme « apatride » nous promène dans le temps et l’espace. Avec Figaro divorce, il fait du premier héros romantique français, le Figaro de Beaumarchais, un Figaro sans frontières. Figaro n’a pas de patrie : il est universel comme le théâtre d’Ödön von Horváth. Au spectateur de « distancer » lui-même !
Figaro, seul, comprend que le vieux monde vacille. Quand l’humanité prend l’eau, que le vent de l’arbitraire souffle sur tous les gouvernements, il faut sauver sa peau et protéger ceux qu’on aime. Spinoza, disait qu’il « n’y a pas de loi plus haute que d’assurer sa sécurité ». Cette leçon méritait bien que Muriel Mayette inscrive l’œuvre au répertoire de la Comédie-Française ! C'est justice pour un chef d'oeuvre d'entrer dans le premier Théâtre de France. Jacques Lassalle, inspiré, réalise ici, une de ses meilleures mises en scène.
Là où Lopakhine a échoué, Figaro réussit. Il ne sera pas propriétaire du domaine d’Almaviva, mais son intendant et le Comte décavé, qui n’a « rien appris, rien oublié », pourra y attendre une mort paisible.
Chez Ödön von Horváth, il n’y aura pas de Mère coupable, puisque la comtesse meurt, que Chérubin (Serge Bagdassarian) tient une boîte de nuit sortie d’un tableau de Hopper et qu’il compose des chansons d’amour pour Suzanne. Laquelle se réconcilie avec Figaro dans le château du Comte transformé en orphelinat. Le vieil Antonio, comme Firs, regrette le passé. Pédrille (Denis Podalydès) fanatique bouffi d’orgueil deviendra un vrai poivrot, et Fanchette (Judith Chemla), sans doute une matrone. « La corruption a triomphé », et l’homme nouveau tarde à venir, mais pas les beaux discours sur « la race future, vigoureuse, joyeuse, libre et bien trempée ». La pièce de Beaumarchais portait l'espoir des lendemains, celle d'Ödön von Horváth, ronge de pessimisme ironique toutes les utopies.
Mais comme la Révolution n’est pas finie, est-il permis d’espérer ?
Figaro divorce d’Ödön von Horváth
Traduction de Henri Christophe et Louis le Goeffie
Comédie-Française
0825 10 16 80
09:40 Publié dans Histoire , Littérature , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Théâtre, littérature, Histoire
29.05.2008
Au pays des monstres domptés
Voilà plus de vingt ans que des vagues de soie, de toile ou de peluche glissent, flux et reflux, sur les scènes du monde entier, que des personnages, doublés de marionnettes s’y débattent, et que des marées de plaisir submergent le public aux spectacles de Philippe Genty et Mary Underwood. Avec Boliloc au Théâtre du Rond-Point s’achève une tournée commencée à Nevers en novembre 2007.
On sait combien il est difficile d’apprivoiser ses monstres intérieurs. Alice (Alice Osborne) la ventriloque, ne maîtrise plus les siens. Doc, à la tête de beau ténébreux, lui soutient qu’il n’est « pas une marionnette », et il ose même affirmer : « je suis toi ». Quant à l’avorton pétomane qui lui sert de double et de rival, il est si turbulent qu’il risque d’éliminer son rival. Mais ces deux êtres furieux sont en réalité des affamés de tendresse, ils sont prêts à risquer leur vie pour aller chercher la clé des « souvenirs interdits » au plus profond des méandres de la mémoire d’Alice. Là où rôde un motocycliste, vêtu comme l’homme invisible. Là où la hante une maison en flammes.
Ces marionnettes deviennent de vrais personnages. Scott Koehler en amoureux transi et Christian Hecq en troublion rageur s’engagent dans des métamorphoses successives. Au bout du voyage, le pays des monstres domptés leur ouvre le coeur de la belle.
Secoués de décharges électriques, bousculés par des vagues impétueuses, des contractions tectoniques, des déferlements de lames de plastique, ils sautent, rampent, vibrent, roulent, s’envolent, danseurs d'un sabbat affolant. Le pantin grimaçant et flatulent devient clown céleste, acrobate de l’espace, flottant dans une galaxie fabuleuse. Osons le mot « génie » !
La musique des espaces infinis guide le spectateur dans ces tourbillons où tout est beauté, mouvement et illusion. On ne verra plus jamais les poupées des ventriloques de la même façon.
Boliloc de Philippe Genty
Théâtre du Rond-Point-salle Renaud-Barrault
Jusqu’au 29 juin
01 44 95 98 21
photos : Brigittte Enguerand
15:05 Publié dans danse , Musique , Poésie , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Théâtre, danse, musique, poésie
23.05.2008
Yerma ou le deuil de la maternité
¿ Cuando, mi niño, vas a venir ?
« Yerma », c’est un prénom de femme. Le prénom d’une femme qui voudrait être mère, mais à qui son époux, Juan (Laurent Natrella) refuse la maternité. Yerma (Coraly Zahonero) questionne les autres femmes : la jeune mariée, Maria (Céline Samie), comme la Vieille Païenne (Madeleine Marion) qui a eu quatorze enfants et deux maris. Mais « on ne peut pas parler de ces choses-là ». Comment se « débrouiller » ? Les manigances de Dolores (Catherine Sauval) ne sont d’aucune aide. Juan l’enferme, l’épie et la fait surveiller par ses sœurs. Être mère devient une obsession pour Yerma. Loin d'avoir « la froide majesté de la femme stérile »*, Yerma brûle, et refuse d'être un « astre inutile »*. Sa frustration engendre une haine hallucinatoire. Mais Juan ne veut pas d'enfant. Une seule chose l'intéresse : posséder sa femme, sa terre, sa maison, ses moutons ! Quand enfin, il le lui avoue et lui ordonne « résigne-toi », il signe son arrêt de mort. Yerma, refuse de faire son deuil de la maternité désirée. Après des années d’attente, d’obéissance, de pénitence et de prières, elle s’enferme définitivement dans la stérilité : « le corps sec pour toujours » en tuant son mari. « J’ai tué moi-même mon enfant », dit-elle.
Yerma est la deuxième tragédie de Garcia Lorca. Il y dit des choses terribles sur l’ignorance des femmes, leur soumission, leurs superstitions. Il reprend le thème de la femme mal mariée qui lui est cher. Mais cette fois, il accuse le système rural, l’éducation, les mâles orgueilleux et cupides, et Dieu même. Dans une Espagne où règne une Église catholique immobile depuis l’Inquisition, il ose faire dire à la Vieille : « Moi, Dieu ne m’a jamais plu. Quand allez-vous vous rendre compte qu’il n’existe pas ? » Et la scène du pèlerinage auprès d’un « saint » ermite, providence des femmes stériles, devient une nuit de Walpurgis que le Méphisto de Faust eût aimé provoquer. C’est au Faust de Goethe qu’on pense aussi lors de la scène du lavoir. Les femmes en lavant leur linge y embuent les ragots qui souillent les réputations.
Federico Garcia Lorca excelle à peindre la vie quotidienne d’un village espagnol, avec les rapports entre les villageois, et surtout, des femmes entre elles. Éléonore Simon et Raphaèle Bouchard du Jeune Théâtre National se mêlent avec aisance aux splendides comédiennes de la Comédie-Française. Deux femmes forment un groupe, trois femmes forment un chœur. Qu’une de plus survienne et c’est une chorale. Les voix se mêlent, se soutiennent, et comme pour se prêter à leur chant, le poète passe de la prose poétique aux vers scandés, à la musique. Pour Garcia Lorca la poésie est populaire, au sens noble du terme, puisque c’est l’essence même de son peuple. Yerma, au Vieux-Colombier atteint le sublime.
Vicente Pradal, le metteur en scène donne à Yerma une structure de concerto dont Yerma serait la soliste. Il respecte le vers lorquien en choisissant de le faire chanter en espagnol, par un couple : Paloma Pradal, (qui danse aussi) est le double de Yerma, et Rafael Pradal est coryphée du drame. Un pianiste (Rafael Pradal) les accompagne. Le rôle de Victor, le berger, est tenu par Shahrockh Moshkin Ghalam qui dansera aussi le rôle du Mâle dans la nuit fantastique, effet d’une « gran belleza », comme le recommandait l’auteur. Tout, dans la scénographie de Dominique Schmitt, les costumes de Renato Bianchi, les costumes d’Emmanuel Ferreira dos Reis, appartient au monde de Lorca.
Vincente Pradal, pas de doute, il a le duende.
* (Baudelaire)
Yerma de Federico Garcia Lorca
Texte français de Denise Laroutis
L’Arche éditeur
Théâtre du Vieux-Colombier
Jusqu’au 29 juin 2008
17:40 Publié dans Littérature , Poésie , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Théâtre, littérature, poésie
20.05.2008
Étrange voix du sang
Le roi Térée enlève Philomèle sa jeune belle-sœur, la viole, la séquestre, en la faisant passer pour morte. Procné, son épouse, se venge en assassinant Itys, leur propre enfant qu’elle offre en repas à Térée. Horrifié, Térée veut se venger, mais les dieux transforment Procné en hirondelle, Philomèle en rossignol, tandis que des serres d’épervier* poussent à Térée. Beaucoup de gens ignorent l’histoire du roi de Thrace. Mais tout le monde a entendu parler de ces adolescentes, victimes sexuelles, soumises par leurs proches à des accouplements criminels. En accrochant Ovide et le chapitre VI de ses Métamorphoses aux monstres de l’actualité de notre siècle, Philippe Minyana montre la prégnance des « mythologies ».
Philippe Minyana réussit l’audacieux transfert. Il remplace les noms des personnages par des notions qualificatives : Térée est « le jeune Roi », son épouse est simplement « la reine », et la jeune sœur devient « la petite », ou mieux, « la gamine ». Et Marcial Di Fonzo Bo, le metteur en scène gomme tout réalisme, en faisant incarner les deux sœurs par la même personne, Catherine Hiegel. De même, Benjamin Jungers est successivement le père, bourreau monstrueux puis le fils, victime expiatoire. Raoul Fernandez joue « une compagne de la reine », suivante sans âge, sans sexe, témoin du chagrin, complice de la vengeance.
« La petite belle-sœur » s’avance en robe brodée de coton blanc, dans la pénombre du plateau nu. « Le jeune roi », décrit autour d’elle des cercles concupiscents. L’enfant s’affole, mais, ainsi que le dit Ovide « tout est aiguillon », « tout excite son délire ». « Ni les prières, ni les larmes » n’arrêteront les violentes pulsions de l’adulte. Pas de liquide organique giclant, « y’a du sang », dit « la gamine », mais c’est juste une tache indélébile sur la chemise d’innocence.
Pour figurer la bergerie, une demi cloison de planches, côté cour. Pour représenter le palais, une chaise tapissée de velours à jardin. La scénographie d’Anne Leray est conçue avec peu de décors, mais des accessoires et des costumes signifiants. Quand la Reine vêtue de satin damassé rouge apprend la mort de « la petite », elle quitte la pourpre pour les voiles noirs. Quand elle a déchiffré la toile où la petite a « tissé le récit » de l’horreur, elle décide de profiter des fêtes de Bacchus, pour aller délivrer la prisonnière. Elle abandonne sa robe de deuil pour ceindre la cotte de maille et « l’habit des Bacchantes ». Quelques armures vides évoquent « ses compagnes ». « Haine ! ne faiblis pas ! », commande-t-elle, puis, plus tard, se retournant en chemise de lin, la même voix geint « Mon calvaire m’a rendue folle ! », et, en latin elle en fait le récit. L’art de Catherine Hiegel crée la formidable illusion que grande sœur ou petite sœur, leur ennemi est le même. Le fils est jeune, beau, fragile, mais impétueux, il ressemble à son père. Le même Benjamin Jungers incarne donc l’angelot ébloui et le démon sournois. C’est par l’enfant qu’il faut « atteindre » le père. « Je t’ai donné la vie, je vais te la reprendre », dit la reine qui ajoute cette terrible confidence : « on n’imagine pas ce que c’est que de tuer son enfant ».
Étrange voix du sang ! Le châtiment s’abat sur l’homme hypocrite, et les femmes, qui n’ont plus rien d’humain, se « métamorphosent » et « s'envolent ».
Muriel Mayette, administrateur général de la Comédie-française, avait souhaité « sortir la maison de Molière de ses murs », et cette adaptation, est le fruit de son projet. Elle voulait « travailler ailleurs », « avec d’autres équipes », dans « d’autres paysages, pour un autre public », avant de ramener le « classique revisité » au studio de la Comédie-Française. L’essai est concluant, l’expérience positive. Doutait-on en haut lieu de la légitimité du Centre Dramatique National de Gennevilliers ? * Suivant les récits (ou les traductions), les oiseaux diffèrent. Les Métamorphoses, La petite dans la forêt profondeThéâtre 2 Gennevilliers
Jusqu’au 15 juin
01 41 32 26 26
09:15 Publié dans Littérature , Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Théâtre, littérature

