30.03.2007

Julien Cottereau

Il était un adolescent candide dans Les Manuscrits du déluge de Michel Marc Bouchard l’automne dernier, et cet envoyé céleste rendait la mémoire à un village dévasté. Ange de la résurrection aux allures de clown, il venait du Cirque du soleil où il avait été « Eddy ». Avec Imagine-Toi, il se souvient de ses années d’initiation et conjugue cirque et théâtre pour le bonheur de tous.

Julien Cottereau est seul sur une scène vide. Il pénètre à reculons sur un fond rougeoyant  (mise en scène de'Erwan Daouphars)et semble terrorisé par les grognements d’un monstre, qui, off le surveille. Maigre captif condamné par une puissance invisible, il se met au travail comme l’apprenti sorcier. Il n’a rien dans les mains, mais il balaie et frotte vitres et carreaux, et on y croit. Il a emprunté au clown blanc le chapeau conique que  celui-ci tenait de l’esclave affranchi qui mettait en joie les foules des atellanes. Il porte un pantalon trop court comme s’il avait grandi trop vite, d’ailleurs les coutures ont cédé, ici et là. Son seul accessoire concret, c’est un micro qui, près de ses lèvres, amplifie et répercute le plus petit soupir.

Les rires fusent. Il découvre la salle, couine d’étonnement, puis sourit. Il est heureux d’avoir trouvé des copains pour jouer, et aucun spectateur ne peut lui résister. Le premier rang est très sollicité, mais le fond de la salle aussi, et de bonne grâce, l’appelé se lève pour devenir complice. Pas une parole n’est prononcée, mais les mimes sont si précis que le comparse bloque les balles inexistantes, sacrifie le chien imaginaire à l’agonie, prend la pose devant un appareil photo fictif.

Miracle ! L’imagination est contagieuse et chacun participe à la construction d’un univers chimérique. Pitre et Arlequin à la fois, il est aussi Ariel, un elfe au corps si mobile et si souple qu’on le jurerait modelé d’une argile magique.

Et chaque spectateur s’émerveille de retrouver une âme d’enfant…

Imagine-Toi

Théâtre des Mahurins à 19 h

01 42 65 90 00  

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26.03.2007

Art scénique et vieilles querelles

Les vieux époux ne sont pas toujours des Philémon et Baucis. Beaucoup ressassent les vieilles querelles, les trahisons passées, les anciennes humiliations. Ils ne se battent pas, mais de phrases assassines en postures rancunières, ils se blessent, s'avilissent, et quand ils le peuvent, ils se vengent. Les mauvaises disputes produisent souvent d’excellentes scènes théâtrales.

Avec Strindberg, dans Danse de mort, Alice et son Capitaine de mari jouent sur le registre tragique, la mésentente d’un couple qui n’a plus pour liens que ses haines réchauffées par la venue d’un tiers. En France, Courteline à la même époque, nous faisait rire chez Les Boulingrin. En ce moment, sur les scènes parisiennes on joue toujours Danse de mort, on va jouer Les Boulingrin, et on découvre deux nouvelles pièces sur le même thème : La Festa  de Spiro Scimone, au Vieux-Colombier, et Tchekhov a dit adieu à Tolstoï de Miro Gavran au Silvia Monfort.

Spiro Scimone est italien, Miro Gavran est croate. Mais l’identité nationale ne fait rien à l’affaire.

Dans La Festa de Spiro Scimone, Christine Fersen la mère, Gérard Giroudon le père, ont le verbe rare, le regard fuyant. Ils regardent le vide dans la même direction, mais il y a belle lurette qu’ils ne se disent plus que des mots de mépris. La scénographie étrange de Saskia Louwaard et Katrijn Baeten, construit deux cages de verre pour les pièces de l’intimité : salle de bains et cuisine, qui nous montrent en caleçons le père grincheux et le fils obèse (Serge Bagdassarian) dans un décor blanc, irréel et froid. Ils ne se sont eux, jamais aimés. Lumières et vidéo, dans la mise en scène de Galin Stoev, corroborent cette impression d’observation clinique. Ils sont terrifiants.

Dans Tchekhov a dit adieu à Tolstoï, Miro Gavran déboulonne la statue de Tolstoï. Le grand romancier vieillissant est un être vaniteux, atteint de solipsisme. Il a invité Tchekhov et sa femme Olga, uniquement pour que le jeune écrivain (il a trente ans de moins que lui) rédige « Conversations avec Tolstoï », à la manière d’Eckermann pour ses Conversations avec Goethe. Mais les relations se gâtent très vite, car Tolstoï (Jean-Claude Drouot) est odieux avec son épouse Sophia (Marie-France Santon), tandis qu’Olga (Camille Cottin) et Anton (Vincent Primault) filent le parfait amour. Pour se venger Sophia jouerait bien la femme de Putiphar avec Anton et Léon, l’écornifleur, avec Olga. Comme chez Les Boulingrin, le salut est dans la fuite, Tchekhov et Olga disent « adieu », tandis que le couple maudit se ressoude dans l’alcool.

Jean-Claude Drouot campe un hallucinant Tolstoï barbu, suffisant et lubrique. Marie-France Santon en harpie séductrice est inénarrable. Bien sûr, les puristes vont crier au scandale, que Tolstoï n’était pas comme ça, que Tchekhov était moins fringant et Olga, et Sonia... Mais foin de la vérité historique ! Si Tosltoï passe un sale quart d’heure, le spectateur passe un bon moment.

 

 

 

 

 

La Festa  de Spiro Scimone, au Théâtre du Vieux-Colombier

location : 01 44 39 87 00/01

Tchekhov a dit adieu à Tolstoï de Miro Gavran au Théâtre Silvia Monfort.

 location : 01 56 08 33 88

L'affaire de la rue des Koltès

Polémique 2

Le premier "commentaire" posté par Domi, que je remercie de ses précisions, m'autorise à revenir sur Retour au désert qui déclenche une "affaire" invraisemblable.

À qui Bernard-Marie Koltès s’en prend-il dans Retour au désert ? À la bourgeoisie de province, caste égoïste au front étroit et au portefeuille renflé. La famille Serpenoise glisse de la collaboration des années quarante, vers les organisations secrètes qui refusent la décolonisation. Les Serpenoise, que Martine Chevalier et Bruno Raffaelli interprètent avec tant de justesse, sont ainsi que l’écrivait Colette Godard, en 1988, « des monstres loufoques ». Père et mère Ubu devenus frère et sœur. Nous ne sommes pas loin de Jarry, mais, et je cite toujours Colette Godard : « Pas si loin de Feydeau, en somme, mais sans son innocence. Les situations excessives, les enchaînements insolites, par moments forcent à rire. D'un rire noir. » Elle ajoutait : « Par moments aussi, on pense à Labiche » et elle cite  L’Affaire de la rue de Lourcine. Nous voici dans l'affaire de la rue des Koltès.

Bernard-Marie Koltès est mort du sida. Copi aussi. Personne ne refuse à Copi le sens du grotesque. Statufier  Koltès en « tragique » c’est oublier sa dimension caustique et son sens de la dérision. Elle est d’autant plus violente et venimeuse que le poète est un désespéré.

En jouant la carte du burlesque, Chaplin faisait de Hitler un pantin vaniteux et stupide pour casser la terreur qu’il inspirait. Muriel Mayette s’en souvient et, par le rire, critique les moeurs. La famille Serpenoise n’est pas celle des Atrides, et les bourgeois balzaciens n’attirent pas la colère des dieux. Même pas les foudres de la Justice humaine...

Comment dans une famille désunie montrer l’orgueilleux isolement de ces haineux ? Par une scénographie où les murs limitent l’horizon, mais changent de dimensions suivant les personnages présents. Hauts murs pour ceux qui acceptent leur claustration, murs abaissés quand ils choisissent la liberté. Alors, le ciel nocturne s’éclaire, les fenêtres au lieu de faire de l’ombre renvoient  la lumière, la revenante vaticine, et la folie craquelle le cynisme.

Il y a chez Muriel Mayette une invention qui épaule la démesure koltésienne. Et la troupe au complet rivalise d’audace pour rendre limpide la re-création de la pièce qui entre au répertoire. Pour la juger en dehors de toute polémique, allez vite à la Comédie-Française, vous y découvrirez un chef d’œuvre et des interprètes d’une rare valeur.

- Location par téléphone : 0825 10 1680

25.03.2007

Polémique

Je croyais naïvement qu’un comédien entrait à la Comédie-Française grâce à ses talents dramatiques reconnus par tous, soit à la sortie du Conservatoire, ou distingués par ses pairs au vu de ses prestations théâtrales. Vous le pensiez aussi. Nous avions tort.

François Koltès, ayant droit de Bernard-Marie Koltès parle de faire interdire les représentations de Retour au désert, (voir la note du 20/02/07) après les trente représentations prévues au contrat, au motif que le rôle d’Aziz (Michel Favory) n’est pas joué par un comédien algérien. Michel Favory ne l’est qu’à moitié puisque sa mère était kabyle, et il réussit superbement, par son talent et son métier, à nous faire croire qu’il est tout entier l’indigène qu’il interprète.

Mais quelle curieuse façon de concevoir le rôle du comédien !

Car alors, Gérard Philipe  qui n’était pas un hidalgo n’aurait jamais dû jouer Le Cid, ni Orson Welles Othello, puisqu’il n’était pas maure. Et pourquoi Marcel Bozonnet en son temps, a-t-il autorisé Rachida Brakni à jouer le rôle de l’Allemande Marie de Neubourg dans Ruy Blas ?

Assez curieusement, François Koltès ne protestant pas contre le fait que le rôle de Saïfi soit tenu (et magnifiquement) par Imer Kutllovci - qui n’est pas non plus algérien, mais possède un joli talent distingué par ses professeurs au conservatoire, - ne doit-on pas penser que l’attaque contre Retour au désert se situe ailleurs ?

Dans une zone sensibilisée par les discours identitaires actuels, ou dans les strates secrets de la famille Serpenoise avec laquelle Bernard-Marie Koltès réglait des comptes…

Allez donc voir Retour au désert avant que la liberté de créer n'y soit étouffée, et avant que votre liberté ne vacille…

 Comédie-Française
2 rue de Richelieu, Paris 1er


- Location par téléphone : 0825 10 1680

22.03.2007

Pour de rire

Enfin une bonne nouvelle ! Un festival pas comme les autres : « Paris fait sa comédie », On connaissait les bienfaits du « Rire médecin », à partir du 28 mars, Paris fait soigner la morosité.

Ce n’est pas encore remboursé par la sécu, mais un « Pass » unique à 12 euros, c’est donné pour voir :

35 scènes, 60 spectacles, 300 artistes, dont : Anaïs, Guy Bedos, Michel Boujenah, Ramzy Bedhia, Clémentine Célarié, Les Chevaliers du Fiel, Christophe, Clair, Les Joyeux Urbains, Gérald Dahan, Jérome Daran, Jamel Debbouze, Fatals Picard, Julie Ferrier, Brigitte Fontaine, Arthur H, Jacques Higelin, Sylvie Joly, Yvan Le Bolloc’h, Fabrice Lucchini, Roland Magdane, Marcel et son orchestre, Denis Maréchal, Georges Moustaki, Mustapha, Jacques No, Tom Novembre, Frédéric Recrosio, François Rollin, Anne Roumanoff, Laurent Ruquier, Bruno Solo, Agnès Soral…On en passe et des pires…

Mais on rira aussi en décentralisation puisque la SACD a placé l’année 2007 sous le signe de l’humour et soutient aussi :

Le  Jamel comedy club à Paris et en tournée

Le festival « Juste pour rire », Nantes-Atlantique

Le théâtre Point-Virgule.

N’hésitez plus à acheter votre Pass, car mourir de rire, c’est la seule mort qui vous fasse ressusciter.

Un doux secret

 

Quel tracas pour un père d’avoir deux filles à marier ! L’aînée, Elisetta (Karine Godefroy), est fière, la cadette, Carolina (Gaëlle Pinheiro),  est tendre. Le seigneur Geronimo (Pierre-Michel Dudan), riche marchand de Bologne, croit avoir trouvé la tranquillité quand Paolino (Gorka Robles-Alegria), son commis, lui transmet l’engagement du Comte (Frédéric Bang-Rouhet) à épouser Elisetta.  Hélas ! Dès la première rencontre, le Comte n’a d’attentions que pour Carolina et repousse Elisetta. L’aînée tient à ses prérogatives. La cadette refuse de se laisser marier d’autant qu’elle n’est plus libre. Elle s’est unie secrètement à Paolino. Le père l’ignore, la tante aussi, qui est veuve et a des vues sur le jeune homme. Alors les quiproquos succèdent aux malentendus.

L’action, commencée en costumes modernes stricts et chics mais noirs, se colore à la fin du deuxième acte de taffetas chatoyants ou brodés,  et de perruques poudrées (costumes de Dominique Bourde). Le décor est immuable, une jolie terrasse où un labyrinthe de verdure conduit les protagonistes. Au fond un ciel clair nuancé de rose veille sur les amours et rappelle l’harmonie strehlerienne.  Décor et lumières sont signés François Cabanat pour cette mise en scène très enlevée d’Anne-Marie Lazarini. 

 L’expérience de sa mise en scène de La Traviata  en 2005, a permis à la directrice du théâtre de réaliser son vœu secret : accueillir aux Athévains une œuvre lyrique. Il a fallu dégager une fosse d’orchestre. Toutes difficultés aplanies, avec huit musiciens de l’Orchestre-Studio de Cergy-Pontoise, la musique de Cimarosa court, allegro, tout en cordes espiègles. Le livret de Giovanni Bertati gambade vers une fin heureuse.

Au dénouement, on aimerait présenter ses félicitations…

                                                                                                        

 

Il Matrimonio segreto (Le Mariage secret),

Opéra bouffe de Domenico Cimarosa.

Depuis le 6 mars

Artistic-Athévains

01 43 56 38 32

les 24, 25 et 26 mai au Théâtre de Jouy-le-Moutier (95) 

21.03.2007

Revenir et mourir

L’intérieur est cossu, l’atmosphère est tranquille. Une baie vitrée ouvre sur le jardin d’hiver. Régine (Elisabeth Ventura) entre, vêtue d’une robe grise comme une parente pauvre ou une servante : elle vient allumer le feu. Le portrait du maître décédé trône au dessus de la cheminée. Bel homme, auquel le « jeune maître », Oswald Alving (Arnaud Denis) ressemble. Dans Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde donnait à une peinture, les stigmates des crimes que son héros perpétrait. Le jeune metteur en scène, Arnaud Denis a dû s’en souvenir. Car, malgré l’aisance de l’intérieur bourgeois, il manque un morceau au cadre et le manteau de la cheminée semble rongé par quelque prédateur  xylophage. Les décors de Millie, les costumes d'Emmanuel Peduzzi, sobres et intelligents ont installé le drame.

Oswald Alving (Arnaud Denis) est artiste peintre, il est revenu dans la maison familiale, et sa mère, Madame Alving (Michèle André) peut enfin lui témoigner la tendresse dont elle se privait. Pour quelles raisons ? Le mari décédé, l’homme du portrait, a mené une « vie de débauche » ! Le terme a été « employé par le médecin » et Mme Alving le répète au pasteur (Jean-Pierre Leroux). Elle a « porté sa croix avec humilité », elle a « fait son devoir », mais le « ver » est passé dans le fils menacé de « ramollissement cérébral » à brève échéance. Il s’est amouraché de la jeune protégée que Mme Alwin a arrachée à  Engstrand (Bernard Métraux), un autre père indigne. Cependant, Régine ne pourra pas l’épouser, ni Oswald chercher quelque rédemption dans l’amour, puisque le la jeune fille est une fille adultérine de son père… Quand Mme Alvin les aperçoit dans le jardin d’hiver, elle  croit voir « des revenants » : son mari et la servante Joanna.

 

Pères coupables, femmes humiliées, pasteur hypocrite, Ibsen peint une société close qui condamne les artistes dont elle fustige la « flagrante immoralité », mais accepte des turpitudes autrement destructrices. Mme Alvin rejette trop tard cette vie de façade, cette « morale, cause de tous les malheurs des familles. » Plus de soleil pour le pauvre Oswald ! Il est revenu pour mourir.

Les comédiens sont admirables, Arnaud Denis ténébreux et fébrile, tout en nerfs, Bernard Métraux cauteleux et inquiétant, Elisabeth Ventura fragile et dure, Michèle André raidie de chagrin dans le corset qui la maintient dans le droit chemin, Jean-Pierre Leroux guindé et prude, que les lumières de Laurent Béal cernent et isolent, et la musique de Philip Glass enveloppe.

Ces Revenants  parlent de secrets enfouis et de vies dévastées : un grand Ibsen révèle un jeune metteur en scène de valeur.

 

 

 

   

 

Les Revenants d’Ibsen au Théâtre 13

jusqu’au 15 avril

01 45 88 62 22

20.03.2007

Faillite d’une vie

 

  Le personnage central d’Un homme en faillite de David Lescot, partage avec le Galy Gay d’Homme pour homme de Brecht, son indécision et son aptitude pour l’échec.

David Lescot construit autour de son antihéros,  interprété par Pascal Bongard, une fable ironique qu’il met lui-même en scène. L’Homme est celui qui ne réussit nulle part et qui décourage tout le monde : sa femme (Norah Krief), ses employeurs, et même le mandataire liquidateur (Scali Delpeyrat) qui l’avait pris en amitié, et tentait de le sortir de sa déchéance.

Quand commence l’action, dans la scénographie d’Alwyne de Dardel, la faillite est déclarée, la femme a fait sa valise et on a déjà fait table rase de tous les objets de valeur. Peu à peu, l’homme en faillite est dépouillé de ce qui reste. Les modifications du décor importent peu. Sans doute, la seule disparition des objets et accessoires aurait suffi à signifier la ruine, et on aurait gagné en rythme.

Mais reste une écriture incisive, et ce personnage de « liquidateur », que Scali Delpeyrat interprète avec brio. Il est irrésistible, cet homme de loi rigoureux qui tente désespérément de rester humain et intègre.

Un homme en faillite de David Lescot

Jusqu’au 24 mars au Théâtre des Abbesses 01 48 87 54 42

Puis à la MCLA de Nantes

À la Manufacture de  Colmar

Au CDDB de Lorient.

 

15.03.2007

Le but ou la vie

  Pour honorer les dieux, les Grecs avaient construit des stades, et les héros s’y affrontaient pour une couronne de lauriers. Aujourd’hui les compétitions se règlent avec des contrats faramineux. Mais ce qui est resté intact, c’est, avec le goût de la victoire, la sacralisation de l’athlète. Emmanuel Bourdieu, Frédéric Bélier-Garcia et Denis Podalydès, amateurs de football ont écrit et mis en scène Le Mental de l’équipe. La partie est difficile de représenter l’espace où se joue le match, l’espace mental des joueurs où les sentiments se heurtent, l’espace des entraîneurs, celui des commentateurs et l’espace intime d’où les proches les observent. Eh bien, ils gagnent !

Ne dites pas que le sport vous indiffère. Il s’agit, ici d’un monde shakespearien où chacun rêve de devenir le maître, et pour cette promotion, il est prêt à trahir les siens et l’idéal du sport. Car le champion ne rêve pas seulement d’anéantir le camp adverse, il veut être le meilleur de tous. L’action commence sur un air de paso-doble, et la lumière (Stéphane Daniel) circonscrit le centre nu du plateau en forme d’arène (scénographie d’Éric Ruf). Des constructions mobiles, figurant les cages des entraîneurs ou celle du gardien de but, se déplacent au fil des événements. Et il s’en passe des choses pendant que le match se déroule !

Quand le « puissant » Granger (Patrick Ligardes), en maillot rouge (costumes de Joana Georges-Rossi) révèle au sombre Monod (Jérôme Kircher) qu’il joue « son dernier match », le mental de l’équipe est au plus bas. Mais aussi, depuis dix ans, pourquoi le numéro 8 n’a-t-il jamais tiré un coup franc ? On fait intervenir Jules Janin, le sophrologue de service, - bravo les références à la critique théâtrale du XIXe ! - subtilement interprété par Jacques Bonnafé, afin d’alimenter « sa flamme paradoxale ». Hélas ! Il échoue, comme il a échoué auprès de Granger, qui, devait tirer, mais flanche et se ratatine, malgré les conseils psychologiques. Monod, doit choisir : le but ou la vie. Tiraillé entre le désir et la rancoeur hésite, Ménard (Daniel Martin) aussi, les commentateurs (Éric Berger et Francis Leplay) ne savent plus à qui se vouer. Mazryk (Manuel Le Lièvre), le « terrible Hongrois «  de l’équipe adverse, retient la déprime de ses coéquipiers. Le « système » est en panne, « l’artiste » du ballon rond retarde le tir au but. Le temps est suspendu. Micha Lescot, qui interprète  le goal inénarrable de l’équipe en bleu, sous le nom de Lazare va permettre la résurrection de Monod qui déclenche le coup de pied hyperbolique.

On ne vous dit pas comment, car il faut aller les voir, tous : Cécile Bouillot, la femme infidèle, Marie Nicolle (le fils) ; Volodia Serre, Alexandre Steiger, Samuel Vittoz. La salle Renaud-Barrault entière vibre de bonheur. Ce qui se passe sur la scène du Rond-Point est magique. Dans une chorégraphie impeccable, signée Jean-Marc Hoolbecq, les équipes se croisent, s’observent, s’affrontent sur le lieu sacré, j’ai nommé la scène. Car pour rassembler les hommes, les Grecs avaient aussi inventé le Théâtre.

 

 

 

 

Théâtre du Rond-Point

Salle Renaud-Barrault 01 44 95 98 21

Jusqu’au 14 avril

Ensuite en tournée à Meylan, Nantes, Bourges, Valenciennes, Conflans Saint-Honorine, Colombes, La Rochelle, Chelles, Châteauroux.

12.03.2007

Un homme sans volonté

  Galy Gay (Hugues Quester) n’est pas un méchant homme, mais c’est un faible. « Il ne sait pas dire non », dit sa femme (Sarah Karbasnikoff). Effectivement, quand il rencontre la Veuve Begbick (Marie-Armelle Deguy), il accepte de la suivre, et quand trois soldats embringués dans une sale affaire lui demandent de remplacer leur quatrième acolyte, Jeraiah Jip (Stéphane Krähenbühl), il consent à leur rendre service. Il entérine leurs trafics, et après avoir renié par trois fois sa femme (Ô saint Pierre ! tu as montré le mauvais exemple !), il change définitivement d’identité, choisit l’armée, les mensonges des brutes, et devient un tueur. L’homme sans volonté était sans désir. Une pâte d’homme, dit-on, de ces êtres prêts à tout parce que bons à rien, et que les chefs peuvent manipuler. « Traitez-les comme de la boue, ils deviendront de la boue » disait Malraux. L’armée traite un homme en soudard, et il est incorporé dans cette « section qu’on appelle les raclures ».

Emmanuel Demarcy-Mota présente des militaires embarqués dans une aventure coloniale, pacification ou conquête, il ne choisit pas. Les costumes de Corinne Baudelot, atemporels, ne fixent ni le temps, ni l’espace. Brecht montre des militaires cruels, injustes, dominateurs, pourris. Les soldats (Gérald Maillet, Jauris Casanova, Sandra Faure) sont cupides et avides de plaisirs. Le sergent Fairchild (Philippe Demarle) est rigide, et les indigènes, (Charles-Roger Bour, Pascal Vuillemot, Laurent Charpentier) assez pervers. C’est un monde de haine où pas une figure positive donnerait quelque espoir. La pièce plonge vers le mal absolu : « à quoi bon la justice ? ». Si n'importe quel homme peut remplacer le premier venu, à quoi bon vivre ?

Dans la scénographie et sous les belles lumières d’Yves Collet, le décor mouvant, les déambulations, les structures à transformations, induisent un esthétisme trompeur souligné par l’environnement sonore (Jefferson Lembeye et Walter N’Guyen) et l’apparition onirique d’une harpiste (Constance Luzzati).

Ce n’est plus une société qui avilit l’homme mais un rassemblement de compagnons dans lequel l’homme sans qualités cherche à s’intégrer : « un type comme lui, se transforme de soi-même ». Adhérer aux crimes par lâcheté, puis les conduire lui-même ne  pose aucun problème moral à ce héros sans âme : « ce qui fait obstacle, il faut l’éliminer ». Est-ce par goût,  par volonté de se soumettre à l’ordre établi, par besoin d’être dominé ? Hugues Quester qui avait donné tant d’ambiguïté au Père de Six personnages en quête d’auteur, et magnifiquement joué l’insoumis dans Rhinocéros, semble ici plus mal à l’aise « pour franchir la frontière ».

Le problème d’être soi-même reste irrésolu. Comment penser l’individu, face à cette machine à écraser qu’est l’armée, face à la société qui devrait rendre l’homme meilleur et le transforme en machine à tuer ? 

 

 

Homme pour homme de Bertolt Brecht

Du 6 au 24 mars au Théâtre de la Ville

01 42 74 22 77

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