14.11.2009

L’enchanteur est de retour

 

 Il a exploré les contes, le fantastique et le naturalisme, le théâtre de masques et le merveilleux, la tragédie et l’opéra, la comédie et le music-hall, l’actualité et sa biographie. Depuis plus de quarante ans il enrichit la scène de ses créatures baroques. Cette saison, Alfredo Arias s’installe au Théâtre du Rond-Point, jusqu’à la fin de l’année, avec trois spectacles.tatouage_6407_BrigitteEnguerand.jpg

Je n’ai pas encore vu le « cabaret », mais les deux autres spectacles, Trois tangos, et Tatouage sont magiques . Dites-le à la ronde : l’enchanteur est de retour.

Alfredo Arias y est auteur, metteur en scène, comédien, il est infatigable, prodigieusement doué pour faire vivre un univers qui n’appartient qu’à lui. L’amour y est tragique, forcément, et les hommes malheureux se vengent. Mais le regard ironique que l’auteur porte sur eux reste tendre, malgré la cruauté de la société qui les entoure.

tangos_5920_BrigitteEnguerand.jpgLe Mari, la Femme, l’Amant, sont les personnages de Trois tangos, trois histoires criminelles sur une musique d’Axel Krygier. Un narrateur (Larry Hager), en lit le canevas au spectateur, et un couple de danseurs (Maria Filali et Jorge Rodriguez) ponctue les épisodes. Vêtus à l’identique, costume noir et cheveux gominés (costumes de Pablo Ramirez), ils s’étreignent et évoluent, masques pâles, figures dramatiques, tendues à l’extrême sur le rythme fatal du tango.

En trois épisodes, Carlos Casella, Marcos Montes se disputent Alejandra Radano, en prostituée, en femme délaissée, ou artiste d’avant-garde, liaison toujours funeste qui s’achève par la mort, soit du mari, soit des deux hommes.

Tatouage raconte la vie de Miguel de Molina, dit Miguelito Maravillas, chanteur de music-hall, victime des persécutions du franquisme et de la Mano negra parce qu’il est un « pédé rouge ». Carlos Casella, Marcos Montes et Alfredo Arias jouent le même personnage : Miguelito. Ils portent des pantalons noirs étroits ceinturés haut, des chemises blanches aux manches larges, un chapeau noir, une fleur sur l’oreille gauche, une boucle d’oreille rouge à l’autre. Ils sont beaux, séduisants, caustiques. Entre Miguelito vieilli qui raconte, le jeune Miguelito qui interroge et commente et le Miguelito chanteur, les dialogues se répondent et s’échangent.tatouage_6486_BrigitteEnguerand.jpg

Face au groupe d’hommes, deux chanteuses extraordinaires : Alejandra Radano, passe d’un suraigu perçant à une chaude voix de mezzo qu’elle soit chanteuse de beuglant « à la sensibilité de marchande de poissons qui n’arriverait pas à vendre sa morue », ou fille de la pampa, amoureuse bovine dépitée. Quant à Sandra Guida, qui était déjà sublime dans Divine Amore, elle incarne la mythique Eva Peron, personnage qui hante la création ariasienne. Avec sa perruque blonde savamment tressée et sa robe blanche, satin moulant et tulle vaporeux, elle se révèle une prodigieuse meneuse de revue.

La scène est vide. Des panneaux sombres cernent l’espace, sur le fond, pour Trois tangos, sur la diagonale pour Tatouage. Les lumières de Patrick Debarbat donnent aux ouvertures la profondeur d’un destin.

C’est étrange sensuel, beau et troublant. C’est Alfredo Arias.

 

 

 

 

 Photos : Brigitte Enguérand

 

Tatouage, 21 h

Trois tangos, 18 h 30

Cabaret Brecht tango Broadway,18 h 30 uniquement le dimanche.

Jusqu’au 31 décembre

Théâtre du Rond-Point

01 44 95 98 21

01.03.2009

Dans le regard des autres

Il se crée décidément beaucoup de pièces contemporaines dans ce nouveau lieu, la Manufacture des Abbesses. Après Lonely Planet de Steven Dietz, (note du ), Gilbert Désveaux y met en scène le Regard des autres, une pièce de Christopher Shinn, adaptée par Sophie Vonlanthen. L’auteur est new-yorkais. Il raconte avec humour les difficultés de trois jeunes artistes qui veulent vivre de leur art sans renoncer à leur idéal.

Ils partagent le même appartement. Noël approche, et chacun souhaite qu’avec la nouvelle année ses vœux les plus chers soient exaucés. Petra (Leïla Moguez) fait du strip-tease en attendant de se faire un nom. Stephen (Yann Reuzeau) attend une bourse. Il pourra lâcher les piges d’un journal de cinéma qui exige des critiques « plus musclées » et écrire la pièce qui lui permettra d’être reconnu. Mais c’est le journal qui le largue. Mark (Julien Large), jeune réalisateur, est sorti de la drogue et se compose « un nouveau moi avec l’aide du seigneur ». Mysticisme trop fervent pour être authentique. Il repousse l'amour de Mark, mais le premier tentateur, un loubard tendre et sans complexe, Tan (Geoffroy Rondeau), fera craquer le vernis du dévot. Petra, elle, ne trouvera pas chez Darren (Walter Hotton), le regard qu’elle attend et Stephen malheureux en amour, pourra se consacrer à l’écriture.

Les comédiens, bien choisis, bien dirigés, construisent des personnages attachants. Chacun souffre de ne pas être reconnu, de ne pas être aimé, car c’est « le regard des autres » qui permet d’avoir confiance en soi. Ni Petra, ni Stephen ne veulent de compromissions. Ils doutent, se cherchent, et on voudrait tant qu’ils se réalisent.

 

Le Regard des autres

De Christopher Shinn

Manufactures des Abbesses

Lundi, Mardi, Mercredi à 21 h

01 42 33 42 03

www.manufacturedesabbesses.com

 

27.11.2008

Une planète refuge

 

Jody (Michel Burstin) est un rêveur mélancolique. Il sort peu de sa boutique entièrement dédiée aux cartes géographiques et aux guides. Un jour son ami Carl (Bruno Rochette), plutôt expansif, lui apporte une chaise.

 Drôle de cadeau ! Curieux cadeau qu’il renouvelle. À chaque visite, sa chaise : siège unique, différent de celui déjà offert. Elles s’accumulent, de formes et de matières diverses, s’empilent, forment une diagonale dans l’espace.

D’où viennent-elles ? Ont-elles été « trouvées dans la rue » comme le prétend d’abord Carl, qui se récuse et finit par dire qu’elles sont « adoptées » ? Il dit la vérité alors, puisque ces chaises sont orphelines de leurs propriétaires qu’une sale maladie a emportés. « Je ne supporte pas de les voir abandonnées » dit Carl.pano_fin.jpg

Dans la scénographie de Jack Percher, un portulan ocré s’inscrit sur le sol parqueté de bois, et les trappes qui s’ouvrent dressent des cartes bistrées. La boutique de Jody est comme « une petite planète au milieu d’un vide gigantesque », une planète refuge pour ces deux amis inquiets d’être à leur tour malades, et qui, épigones de Ionesco, veulent « laisser des traces car (ils sont) des personnes ». Sylvie Rolland met en scène avec pudeur, et sensibilité, rien n’est inutile. L’intensité dramatique croît, sans pathos.

-          « Tu garderas ma chaise, Jody ? » demande Carl un soir.IMG_6608.jpg

-          - « Je te le promets » répond Jody.

Steven Dietz, l’auteur, sait, avec peu d’effets, toucher le secret des âmes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lonely Planet de Steven Dietz

Manufacture des Abbesses

à 19 h, du mercredi au samedi,

Jusqu’au 27 décembre

01 42 33 42 03