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15/11/2007

Celui qui ne disparaîtra pas

Il n’a que trente-quatre ans et son monde « va disparaître » ou plutôt, c’est lui qui va disparaître.

Louis (Hervé Pierre) va mourir bientôt. Il a pris conscience, un matin, qu’il devait retourner dans ce « pays lointain » qu’il a quitté un jour pour accomplir sa vocation. Confusément, il sait qu'il doit « les voir », leur annoncer « avec soin, avec précision » sa mort prochaine. À qui ? Aux  siens, ceux de sa famille qui le comprenaient mal.

Le comédien, au proscénium, désigne du pouce, ceux qui sont derrière le rideau, et se retourne lentement tandis que les rideaux s’écartent.

Ils sont là, rassemblés et touchants, immobiles et émus : Des comédiens bouleversants, parfaitement dirigés, et qui deviennent avec naturel ceux qu’ils incarnent : la mère (Danièle Lebrun), plus remuée qu’elle ne voudrait paraître, Suzanne, la sœur (Elizabeth Mazev) qui "se donne l'air", Antoine (Bruno Wolkowitch), le « petit » frère brutal, et sa femme Catherine (Clotilde Mollet) que Louis ne connaît pas. Louis leur sourit, mais les mots viennent toujours à contretemps.b42e5ee46cb8a4962555aa16138196fb.jpg

« Dire » ce qu’il éprouve, « dire » ce qui les étreint ? « Dire », maître-mot chez Lagarce, dont la parole se libère avec des hésitations, des retraits, des rajouts, des précipitations, des répétitions, des digressions, des heurts.

« Dire », mais à quel temps ? Présent ? Futur ? Conditionnel ? Passé récent ? Imparfait ? Impératif ? Infinitif ? Les temps se bousculent dans les souvenirs de celui qui parle et de celui qui écoute. Chacun exprime son désarroi, sa peur d’être mal compris, et Antoine, plus qu’un autre, s’emporte.

   

Est-il donc resté absent si longtemps ? Les enfants de son frère ont huit ans, l’autre dix ans. L’un porte son prénom : Louis. Et Louis ne les connaît pas, ne les connaîtra jamais puisqu’au bout du dimanche, il repartira sans avoir rien dit.

Et pourtant, ils s’aiment. On le sent aux blessures anciennes qui saignent à nouveau, aux colères, aux sourires, aux excuses qu’ils présentent, maladroits et tendres.

François Berreur inscrit ce temps des retrouvailles indécises dans une scénographie d’Alexandre De Dardel éclairée par les lumières de Joël Hourbeight. Sur un parquet central, une table et quatre chaises. L’espace du fond est découpé en trois ouvertures, une porte et deux fenêtres posées sagement, bien symétriques et ouvertes sur un ciel de nuages blancs sur fond de nuit américaine.

1e7feaf8671461ced87350c6ed5ed638.jpgRappel des couvertures éditoriales des Solitaires intempestifs ? Évocation sentimentale d’une amitié indéfectible ? Lien avec Le Voyage à La Haye ? Délicate manière de dire à Jean-Luc Lagarce qu’on ne l’oublie pas, et que dans ce lieu où il joua, on pense à lui, on parle de lui, et qu’enfin, il est reconnu et ne disparaîtra jamais. 

 

photo © Jean-Pierre Maurin.

Juste la fin du monde

De Jean-Luc Lagarce

Jusqu’au 25 novembre

Théâtre de la Cité Universitaire

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02/10/2007

Messe noire

 

Tout commence par une vision d’une grande beauté : autour d’une table juponnée de blanc, dressée comme un autel, boivent, mangent et paradent des « figures » aux uniformes médaillés, aux toilettes en lamé, aux bijoux clinquants. Une cariatide vivante porte la lumière tandis que la fête nocturne résonne de feux d’artifices, et qu’une musique d’opéra accompagne les gestes ralentis. Mais l’apparente sérénité ne dure pas, la violence surgit, le militaire frappe avec sa cravache, les convives se battent, et « la cérémonie » peut commencer.

Car, dans le théâtre de Genet, la représentation est un rituel que les personnages suivent dans un ordre bien défini, pour faire théâtre sur le théâtre. Dans Les Bonnes, les protagonistes jouent à être « Madame », dans  Les Nègres, les comédiens jouent à être des « nègres », tels que les Blancs les imaginent. Il s’agit comme disait Bernard Dort « d’exalter le faux ».

Archibald (Jean-Baptiste Anoumon), meneur de jeu prévient : « les spectateurs nous observent », et pour  la « mise à mort imaginaire d’une Blanche », il choisit un travesti noir, Diouf (Jean Bediebe). Les Nègres montrent les actes comme une commémoration du crime et  de la justice, avec parade des comédiens, introït, communion, sacrifice, enquête, délibération, exécution, rédemption.

Cette messe étrange dans une Afrique irréelle est superbe, et la metteur(e) en scène (Cristèle Alves Meira) tire de sa jeune compagnie Arts-en-sac, le meilleur parti. Il faut les nommer tous : Cédric Appietto en juge délirant, Julien Béramis en gouverneur cauteleux, Mata Gabin en Neige hiératique, Juliette Navis-Bardin en Reine démoniaque, Francisco Pizarro en Village arlequinesque, Tella P. Kpomahou en Vertu dévergondée, sans oublier  Olivier Dote Doevi, Marie-Jeanne Owono, Olivier Parisis, Sarah Pratt, Pablo Saavedra, tous forment une troupe cohérente dans un texte baroque difficilement accessible. La scénographie et les masques d’Yvan Robin, les lumières de Jean-Luc Chanonat, les costumes de Benjamin Brett complètent l’effet choral du « simulacre ».

Ce théâtre-là n'est peut-être pas engagé politiquement contre le racisme, Genet s'en défendait, mais il affirme un combat esthétique puissant.

Les Nègres de Jean Genet

Athénée-Louis-Jouvet

Jusqu’au 20 octobre

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28/09/2007

Figaro en excellence

     Après l’époustouflante Confrérie des farceurs (voir note du 21/09), la Comédie-Française donne un Mariage de Figaro éblouissant.

     Rappelons-nous toujours que Le Mariage de Figaro, est aussi intitulé La Folle Journée et que l’individu Figaro (Laurent Stocker, impétueux) qui lutte contre son seigneur, contre le droit coutumier et le droit écrit, apparaît comme un rebelle. Anne Ubersfeld qualifiait la pièce de Beaumarchais, de « première pièce romantique ». Christophe Rauck, le metteur en scène à qui nous devons, ces années passées, un inoubliable Dragon de Schwartz, et un insigne Revizor de Gogol, a tout perçu de l’atmosphère de la pièce et de la profondeur des personnages.

     Le trouble de la Comtesse (somptueuse Elsa Lepoivre) devant Chérubin (Benjamin Jungers fragile et tendre) n’est plus un simple attendrissement mais un véritable émoi sensuel qui laisse pressentir La Mère coupable. L’agilité joyeuse de Figaro cache un vrai désespoir. De l’audace respectueuse de Suzanne (délicieuse Anne Kessler) monte une vraie révolte, et les appétits du Comte (Michel Vuillermoz redoutable de puissance) révèlent une vraie perversité. Les revendications de Marceline (Martine Chevalier digne et douloureuse) exposent les justes doléances que la révolution entendra.  

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     Car le sujet du Mariage est bien l’abolition de ce droit féodal nommé « droit de cuissage » par le peuple, droit qui permettait au seigneur de goûter la primeur de tous les fruits de son domaine, y compris le fruit défendu. Michelet écrivit des pages sublimes sur les humiliations faites ainsi aux paysans. Et ces fêtes autour de la cérémonie du mariage, ces déguisements, ces chansons, ces danses, ce toro de fuego, traduisent parfaitement l’affolement des esprits et des corps.

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Le metteur en scène mène Michel Robin (Brid’oison), Christian Blanc (Antonio ), Bakary Sangaré ( Bartholo), Grégory Gadebois (Bazile), Prune Beuchat (Fanchette), Dominique Compagnon (l’huissier), Pédrille (Nicolas Djermag) et Gripe-Soleil (Imer Kutlovci) comme un corps de ballet autour des protagonistes. Avec des entrées par la salle, des sorties par l’avant-scène, des rideaux qui s’abattent à l’allemande, des robes qui s’envolent (costumes de Marion Legrand) , tout s'enchaîne allegro ma non troppo autour d'un Figaro en excellence.

     Et Beaumarchais se passe fort bien de Mozart…  

 

 

 

 

Le Mariage de Figaro de Beaumarchais

 Comédie-Française

 0825 10 16 80

www.comedie-francaise.fr

 

 On lira avec profit le N° 2 des Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française entièrement consacré à l'oeuvre de Beaumarchais, 10 €