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18/03/2016

Le mari ou le cartable

 

 

théâtre,artistic,catherine benhamouAna ne sait ni lire ni écrire. Mais elle est intelligente. Elle allait encore à l’école quand un mari est venu l’enlever à sa famille, puis à son pays. Elle vit depuis vingt ans en banlieue parisienne et n’a jamais vu la tour Eiffel. À l’occasion d’un atelier d’écriture, elle va découvrir la puissance des mots, la force des idées, l’expression des sentiments. Alors lui reviennent les contes du grand-père, les images de l’enfance, le désir de vivre autrement.

Ghislaine Beaudout met en scène Ana ou la jeune fille intelligente de Catherine Benhamou, auteure et comédienne. Pas de décor, un mobilier sobre, noir, comme l’écran du fond, sur lequel la vidéo de Rosalie Loncin projette lettres et mots, et au sol, un graphisme blanc, jeu de l’oie en marelle escargot. Anna est doublée d’une marionnette portée (Marionnettistes : Claire Vialon, ou Juliette Prillard, ou Natacha Stoyanova), qui figure l’adolescente dépossédée d’elle-même par la décision des adultes : « Donne ton cartable. Tu n’en auras plus besoin. Tu vas partir avec ton mari. ». La voix d’Émile Salvador est celle du mâle : grand-père ou mari. Ana ne peut choisir entre le mari ou le cartable. Elle doit accepter le mariage.

Vingt ans plus tard, elle décortique le mot. Dans « mariage », il y a « rage » (ce qu’elle éprouve), « agir » (ce qu’elle fait), « amer » (comme les amandes qu’elle ramassait), « mari » (celui qui l’arrache à sa vie d’écolière), « maigre » (ce qu’elle était à quinze ans), « aimer » (qu’elle emploie sans en connaître la réalité), « air » (dont elle manque souvent), « arme » (pour se défendre), et encore « mer , « âge » , « marge » qui dansent dans sa tête et sur l’écran. Ana se meut dans la lumière de Charly Thicot, son double-marionnette disparaît dans l’ombre, réapparaît ici et là, comme sortie de la mémoire qui revient avec les mots qu’elle apprivoise.

Comment une femme illettrée se libère-t-elle d’un carcan imposé ? Le spectacle est de toute beauté, et la solution d’Ana est simple et efficace, puisque « personne n’est parti à (sa) recherche », sauf les spectateurs charmés.

 

 

 

Ana ou la jeune fille intelligente de Catherine Benhamou

(Prix lycéen 2013 de l’Inédithéâtre)

mardi, mercredi, 20 h 30,

jeudi, vendredi, 19 h

samedi  16 h et 20 h 30, dimanche, 15 h.

jusqu’au 17 avril,

"premiers aux premières, jusqu'au 31 mars"

Artistic Théâtre

01 43 56 38 32

www.artistic-athevains.com

 

 

 

 

17/02/2016

Des cavaliers légendaires

 

Théâtre, Théâtre La Bruyère, Kessel, littérature, Eric BouvronJe suis toujours réticente devant les adaptations de roman au théâtre. Et transposer Les Cavaliers, magnifique roman de Kessel, avec les steppes afghanes, ses chevaux, ses combats, le bouzkachi  qui "façonne les hommes",  ses tchopendozs (compétiteurs acrobates), ses personnages hauts en couleurs, avec quatre comédiens, sur la scène du Théâtre La Bruyère, je n’y croyais pas !

J’avais tort.

Éric Bouvron adapte, met en scène (avec la complicité d’ Anne Bourgeois) et joue une version qui tient du prodige. Tout y est fluide, juste, inventif. Il interprète Mokkhi, le saïs (palefrenier) de Jehol « le cheval fou » du jeune maître, il est aussi son père, Toursène, dur, cruel, injuste, et Guardi Guedj, « l’aïeul du monde ». Benjamin Penamaria est le fils, Ouroz (en alternance avec Grégori Baquet), qui accomplit le terrible voyage initiatique, va souffrir mille morts, perdre sa dignité et la regagner, il sera aussi Osman Bay, le propriétaire. Maïa Gueritte incarne d’abord le batcha (enfant serviteur) de Toursène, que le maître défigure d’un coup de cravache. Elle sera aussi Zéré la nomade tentatrice, la perfide qui pousse Mokkhi à la trahison. Théâtre, Théâtre La Bruyère, Kessel, littérature, Eric Bouvron

Pour décor il suffit d’un tapis, de quatre tabourets, d’un rideau que la lumière de Stéphane Baquet rend translucide, quelques accessoires, les costumes de Sarah Colas. Un musicien fabuleux, Khalid K recrée l’univers, avec le vent, le galop des chevaux, les coups de fouet, et tous les bruits du monde.

Et le cheval, qui, dans le roman est un personnage ? Si je vous dis qu’Éric Bouvron a complété sa formation d’acteur chez Jacques Lecoq, Peter Brook et Ariane Mnouchkine, vous aurez deviné que ce comédien fantastique sait donner au spectateur de quoi l’imaginer et le voir.

Le héros exorcise sa honte, le père accède à la pitié, le traître au repentir.

Et les spectateurs sont éblouis par ces Cavaliers légendaires si présents.

Courez-y… au galop, bien entendu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photos © Lot

 

Les Cavaliers d’après le roman de Joseph Kessel

Adaptation d’Éric Bouvron

Mise en scène d’Éric Bouvron et Anne Bourgeois

Théâtre La Bruyère à 21 h

01 48 74 76 99

Depuis le 3 février

Pas de miracle à Castel Gandolfo

 

 

théâtre, théâtre La Bruyère, A. Vitez, Jean-PaulI ILe 28 juillet 1988, La Comédie-Française donnait à Castel Gandolfo, devant le pape Jean-Paul II, une représentation du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc de Charles Péguy. Antoine Vitez, le nouvel administrateur accompagnait ses sociétaires. Après le spectacle, Jean-Paul II s’attarda avec les participants. Jean-Philippe Mestre, grand reporter au Progrès de Lyon et auteur, enregistra les propos. Ces échanges sont devenus œuvre théâtrale : Jean-Paul II-Antoine Vitez, Rencontre à Castel Gandolfo.

Le Pape (Bernard Laineau) aime le théâtre. Il en a écrit quand il était jeune, il est monté sur scène. Il apprécie Péguy. Mais la politique sépare les deux hommes. Vitez (Michel Bompoil) ne pardonne pas à l’Église d’avoir excommunié les comédiens, soutenu l’Inquisition et protégé les criminels. Jean-Paul II reproche à Vitez d’être « compagnon » des communistes qui emploient les mêmes méthodes que l’Inquisition. Le Pape lui oppose qu’il est « dépositaire du passé » et ne peut « le réformer ».théâtre, théâtre La Bruyère, A. Vitez, Jean-PaulI I

Pas de décor, juste un fond lumineux qui rougit ou bleuit (lumières de Jean-Michel Blanchi). Pascal Vitiello, le metteur en scène, met en valeur la « parole » des deux hommes. Les deux comédiens la transmettent avec force et conviction.

Le dialogue entre l’artiste et le chef des catholiques est dense, élevé, argumenté. Jean-Philippe Mestre, s’inspire à la fois de la rencontre de 1988 et des écrits des deux hommes.

Le Pape parle de Dieu, de la foi, et de l’Éternité. Vitez parle de la raison, et pour lui, « le sacré, c’est le théâtre ».

Ils ne pourront jamais s’entendre, ni sur Dieu, ni sur les hommes. Il n’y aura pas de miracle à Castel Gandolfo.

On regrette que Jean-Paul II, qui parle ici d’un spectacle de 1974, Les Miracles, tiré de L’Évangile de Jean, qui cite la conversion de Claudel, n’ait pas un mot sur Le Soulier de satin (1987), immense succès qui fit de Vitez « une sorte de pontife » du Théâtre.

Mais on prend un réel plaisir à entendre ce débat de haut niveau, si rare actuellement.

 

Photos : © LOT

 

Jean-Paul II-Antoine Vitez, Rencontre à Castel Gandolfo de Jean-Philippe Mestre

Théâtre La Bruyère à 19 h

Depuis le 10 février.

01 48 74 88 21