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06/11/2011

Amour glacé


 

 

Autour du mythe de la fille perdue, et du même personnage, Lulu, Frank Wedekind a écrit trois pièces : La Boîte de Pandore (une tragédie monstre), L’Esprit de la terre, et La Boîte de Pandore (tragédie en trois actes). Pabst s’en est inspiré pour le cinéma, Alan Berg pour un opéra qu’il laissa inachevé. Aujourd’hui, Robert Wilson en donne une version dans laquelle Lou Reed, a écrit une nouvelle partition pour le Berliner Ensemble.

Le drame de Wedekind s'ouvre sur une parade grotesque d'hommes de tous âges : le vieux Schigolch (Jurgen Holtz) grimé comme le clown Grock, et les autres, sortis d’un film muet en noir et blanc (Murnau et Chaplin), le Dr Goll (Georgios Tsivanoglou qui sera aussi Rodrigo),  Schönning (Alexander Lang), son fils Alwa (Mackus Gertken) Schwartz (Ulrich Brandhoff), Ferdinand (Marko Schmidt), Hopkins (Alexander Ebeert), pantins que la belle Lulu (Angela Winkler) rend fou de désir.

Elle leur cède, avide de plaisir et d’argent, dans un univers cosmopolite, jusqu’à la fatale rencontre de Jack  l’éventreur (Christian Lober), l’assassin des rues de Londres. Le voyage de la belle passe aussi par Paris, où elle entraîne sa cohorte d’amants et sa fidèle amie la comtesse Martha von Geschwitz (Anke Engelsmann). Quand « on ne voit pas les lèvres, on ne voit que des baisers », peut-on parler d’amour ? Elle n’est finalement qu’une « chienne sanguinaire », « une salope », et ce qu'elle vend est « un amour glacé » ! Nul n’aura compassion de cette femme.

Les couplets caustiques, rageurs, sont accompagnés par Dominic Bouffard (guitare), Ulf Borgwardt (clavier et violoncelle), Friedrich Paravicini (bugle, violoncelle, harmonica), Ofer Wetzler (basse), dirigés par Stefan Rager. Un petit magasinier en blouse grise, Ruth (Ruth Gloss) les marmonne en trottinant, petite touche comique dans cet espace violent et sombre.

Le monde de Robert Wilson est expressionniste. Tubulures et lampes se détachent en contre-jour sur un fond translucide. De rares touches de couleur cinglent le décor en noir et blanc. Ce sont les longs gants verts de Lulu, la robe rouge de la femme fatale. Les tissus lamés accrochent les lumières (crées par Wilson).

Le spectateur est subjugué par la beauté. Il en oublie l’intrigue, et se perd un peu dans les péripéties. L’émotion est glacée par l’esthétique. Mais il en gardera des images sublimes.

 

 

 

Lulu de Frank Wedekind, Lou Reed, Robert Wilson

Théâtre de la Ville jusqu’au 13 novembre

01 42 74 22 77

Festival d’automne

01 53 45 17 17

 

 

 

27/10/2011

"Il faut vivre"

 

 

 

Nous venions d’évoquer la survivance de personnages romanesques de Stendhal au-délà de La Chartreuse de Parme, à propos de la publication de la pièce de Robert Poudérou, La Sanseverina, quand nous avons découvert que des personnages de Tchekhov s’étaient échappés du patrimoine russe, pour se glisser dans le Théâtre irlandais contemporain.

« Il faut vivre » dit Macha à la fin des Trois sœurs, même s’il s’agit d’une « vie manquée ». Brian Friel sait bien que Macha, Irina et Olga  n’iront jamais à Moscou, mais il imagine qu’Andreï leur frère y rencontre Sonia, la mal aimée d’Oncle Vania, quelque vingt ans plus tard.

théâtre,la bruyère,tchekhov,b.friel,marie vincent,roland marchisio,benoît lavigneQue sont ils devenus ?  Ils vivent malgré les échecs, les abandons, les rêves piétinés.

L’ambitieuse Natacha a abandonné Andreï (Roland Marchisio) et ses deux enfants. Et Sonia, (Marie Vinvent) toujours amoureuse d’Astrov, lutte pour conserver la propriété. Pourquoi sont-ils à Moscou ? Elle, pour demander conseil afin de moderniser le domaine. Lui, prétend jouer dans l’orchestre symphonique qui répète La Bohème.  En réalité, il fait la manche dans les rues avec son violon, afin de financer le voyage mensuel qui lui permet de rendre visite son fils, Bobik, incarcéré pour vol.

Andreï ment. Il est pitoyable et attendrissant. Sonia dissimule une partie de la vérité, elle est déchirante. Dans le décor miteux d’un café décrépit, (Décor Laurence Bruley) ils confrontent leur deux solitudes. Ils n'ont connu de la vie que les amères désillusions. Ils vivent d'instants volés, toujours douloureux. Lui, apportant un peu d'espoir à un fils humilié,  elle, consolant Astrov quand il est malheureux et qu'il a bu.

On boit beaucoup de vodka; on essaie de s'enivrer mais la réalité vous rattrape. théâtre,la bruyère,tchekhov,b.friel,marie vincent,roland marchisio,benoît lavigne

Et pourtant, chacun s’obstine à espérer encore des amours partagées et des jours fastes.

Et le charme de Tchekhov opère à travers la fiction imaginée par Brian Friel. Benoît Lavigne signe ici une mise en scène sobre et émouvante, et. les comédiens sécrètent la nostalgie de ces êtres imparfaits qui nous ressemblent.

 

 

 

 

 

Une autre vie  de Brian Friel

Théâtre La Bruyère à 19 h

01 48 74 76 99

jusqu'au 31 décembre

 

 

 

Photo : Lot

 

 

24/10/2011

Théâtre à lire

 

Il existe des personnages romanesques qui vivent au-delà du roman dont ils sont les héros. Bien après leurs créateurs, ils inspirent d’autres auteurs. Certains même traversent les siècles.

Sous la plume de Robert Poudérou, le personnage central de La Chartreuse de Parme, - roman dont l'intrigue commence en 1815,- n’est plus Fabrice Del Dongo, mais la duchesse Sanseverina, et c’est autour d’elle que gravitent les protagonistes de la pièce que le théâtre stabile des Abruzzes lui avait commandée.

La Sanseverina, créée en 1999, a tourné pendant quatre ans en Italie. Parme, Venise, Padoue, Rome, Naples, autant de villes dont les noms nous font rêver.

Autour de la Sanseverina, Poudérou ne garde que Mosca, le Prince, Ferrante et une servante dévouée, Chekina. Et cette femme qui traîne tous les cœurs après soi, n’a qu’un  amour au cœur, celui qu’elle porte à son « enfant chéri », son neveu, Fabrizio.

Fabrizio suit son destin de proscrit secrètement protégé, par sa tante, et la douce Clélia, prisonnière des conventions se sacrifie pour lui.

Prologue, quatre actes, épilogue, il ne manque aucun détail pour que le drame romantique soit merveilleusement reconstruit. Et la langue ? « Conservée, filtrée, caressée, taillée » écrit Gilles Costaz dans sa postface. Elle restitue la « poésie verbale » de Stendhal.

Elle n’a pas encore été jouée en France. Découvrez-la vite !

 

PoudÉrouRobert, La Sanseverina, d’après La Chartreuse de Parme de Stendhal, postface de Gilles Costaz, éditions Orizons diffusion L’Harmattan, 14 €