Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17/12/2007

Le vrai du faux

     Isa Mercure et Gilles Guillot cultivent la poésie dans leur Théâtre du Barouf. On se souvient de leurs spectacles Prévert, Tardieu, Hugo. Ils les promènent de ville en ville, bateleurs ingénieux, messagers d’un monde dont le profit matériel ne serait pas le seul but. Ils ouvrent les portes du rêve et jamais ne les referment.

     Cette année, ils reviennent avec Même si c’est vrai c’est faux une promenade délicate en compagnie de Monsieur Plume, un personnage imaginé par Henri Michaux : Monsieur Plume, un homme un peu timide, sujet à toutes les tracasseries d’une vie « décourageante » qui le contraint à une existence absurde.

     Gilles Guillot incarne ce Monsieur Plume, plus velléitaire que méchant, effrayé à la moindre querelle, incapable de lutter contre l’injustice et qui se réfugie dans la solitude et l’espoir. Isa Mercure signe la mise en scène avec lui.

     Claude Lemaire a construit une jetée « jusqu’à la mer », c’est-à-dire une belle diagonale, promontoire ou passerelle, qui va de jardin où niche un piano jusqu’à cour, tout près du premier rang de spectateurs. Monsieur Plume y rêve, Monsieur Plume y parle, Monsieur Plume s’y explique, Monsieur Plume y rencontre ses doubles et ses contraires. Monsieur Plume y attend « le déferlement de la vague » et « la caravelle » qui l’emportera. Le piano (Hervé Dupuis ou Bertrand Ravalard) dialogue avec lui qui « dans le réel » ne « fait de mal à personne », mais qui enferme dans le sac de Scapin les poupées représentant ceux qui le contrarient, afin de mieux les « tuer deux ou trois fois ». Monsieur Plume y trucide des marionnettes afin d’éviter de devenir un assassin. Ne devrait-on pas communiquer la recette à tous les trublions ?

     Ah ! les têtes peuvent tomber, et vous pouvez vous offrir celles de vos ennemis sans risquer la guillotine. Vous avez quelquefois à démêler le vrai du faux. Avec Plume, le faux est vrai et le vrai n’est pas tout à fait faux. C’est si bon de divaguer ainsi afin d'échapper à « la gueule froide de la journée grignoteuse ».

 

Jusqu’au 23 décembre

Théâtre Artistic Athévains

01 43 56 38 32

13:00 Écrit par Dadumas dans Poésie, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Le vrai du faux |  Facebook | |  Imprimer

30/11/2007

"Une vaste porte sur le Ciel"

     Les peuples mongols ont une histoire. Mieux, une épopée. Celle de Temujin, un jeune homme audacieux qui, au XIIe siècle, unifia les tribus nomades des steppes et en 1206, fut proclamé par elles : « chef suprême », Gengis Khan.

     Sans doute les rois dépossédés de leurs trônes, les villes pillées retinrent son nom comme celui d’un conquérant impitoyable. Henry Bauchau y voit un homme indomptable qui se présente comme un justicier pour les peuples, et qui, pour satisfaire son rêve de liberté ouvre « le monde comme une vaste porte sur le Ciel. » Il cherche Dieu, et se méfie des prêtres : « Le Coran, il fallait l’ouvrir, et vous l’avez fermé. » S’appuyant sur des lettrés comme Tchélou t’saï (Michael Maïno), il fait écrire la Loi. Au bout des victoires, lui qui chevauchait, « ivre de vent » dans les steppes sans frontières, doit un jour s’arrêter, paralysé, et mourir.

     Henry Bauchau écrit l’errance dans un verbe claudélien, et ouvre une quête à la fois chrétienne et brechtienne dans ses affirmations : « On peut rassasier les pauvres, jamais les riches », comme dans ses interrogations. « Qu’est-ce qu’un homme ? » demande Gengis Khan, « Quel est son prix ? » demandait Brecht. La Chine ? « Son peuple l’a sauvée » dit Bauchau. « La chose appartient à qui la rend meilleure » disait Brecht.

     Dès le premier tableau, l’auteur peint un Temujin (Laurent Letellier) complexe, à la fois respectueux de sa mère (Marta Terzi,) mais rebelle à la tradition. Fidèle à la mémoire du fondateur, son père, Yesugeï, il aspire à la simplicité. Il exalte, face à Timour (Thomas Blanchet) la force de l’obéissance consentie devenue amitié, et face à Djébé (Lorenzo Baïtelli), le sublime de la clémence. Entouré de guerriers, amis ou ennemis (Alexandre Barbe, Sarkaw Gorani, Bertrand Nadler, Régis Vallée), il reste seul et doit renoncer à l'amour de Choulane (Delphine Haber).

     La phrase est lyrique et les chœurs en soulignent la musique. Benoît Weiler, le metteur en scène, élargit l’espace scénique avec trois écrans, l’un central, les deux autres latéraux, sur lesquels il projette des images de steppes, de cavaliers, une tête de bouddha, les calligraphies sacrées (vidéo : Thomas Johnson). Au fond un praticable étroit pour ceux qui dominent. On aperçoit à jardin, entre les deux écrans, derrière un rideau rouge, les deux musiciens, Geoffrey Dugas aux percussions et aux bols chanteurs, Vincent Martial à la flûte. Ils accompagnent dix comédiens magnifiques qui tous, sauf Laurent Letellier, interprètent plusieurs rôles, et dansent aussi, rythmant des rites barbares, qui rappellent ceux des possédés du Destin de Youssef Chahine.

     À chaque peuple ses couleurs, brun et ocre pour le peuple des steppes, les Mongols ; rouge et or pour le peuple du riz, la Chine; et pour les Persans, le peuple des jardiniers, une gamme de bleus, de l’indigo au turquoise. Chaque costume brodé, incrusté, passementé, galonné, crée un individu et devient un poème sous l’inspiration conjuguée de Dominique Lallau et Hervé Rozelot.

     Gengis Khan mis en scène par Benoît Weiler s’inscrit dans les plus puissantes créations de la saison. Sa victoire, c'est la Beauté. Le modeste Théâtre 13 s’est surpassé.

     L’épopée de Gengis Khan avait un poète, elle vient de trouver, avec l'équipe du théâtre de l’Estrade, des interprètes à sa mesure.

 

 

 

Gengis Khan de Henry Bauchau

Jusqu’au 23 décembre

Théâtre 13

01 45 88 62 22

18/11/2007

L’ami Philippe

     Vous êtes fatigués, déprimés, amers. Vous doutez de tout et de vous-même. Je vous apporte une bonne nouvelle pour vous sortir de là. L’ami Philippe est à Paris. Au Petit Théâtre de Paris. Il est venu vous parler de son ami Roger de Montrouge.

      Nous avions déjà rencontré Pierrot d’Asnières, Dom Juan 2000, le Saumon sauvage, le fantôme de Shakespeare, son prof de philo, et tant d’autres : artisans de son quartier, artistes à pied ou à cheval, qui donnent un sens à sa vie, c’est-à-dire à la nôtre. Et ce soir, Philippe Avron nous présente un nouveau compagnon, Roger l’ami d’enfance, l’autre lui-même.850c1028fec26b1c531c35bdc9a45e5d.jpg

     Ils se sont connus en « dixième », à l’âge où on apprend à lire et à penser. Ils étaient encore ensemble en classe de philo, et pour Philippe c’était la  « première fois où (il) allait en classe sans angoisse, « parce qu’il n’y a pas de réponses aux questions qu’on peut vous poser ».

     - Qu’est-ce qu’on fait ?

     - Où qu’on va ?

     - Et Dieu dans tout ça ?

     Dieu pour Roger, « l’anar de la pensée », ce serait « Ni Dieu, ni maître ». Pour Philippe, le cartésien, « chacun fait comme il veut ». Mais tous deux sont des cœurs purs, des êtres qui sauvent les enfants perdus et les chiens égarés, des missionnaires de l’espoir. Roger « c’est pas une race, c’est une espèce », et Philippe Avron précise : une« espèce humaine, très humaine. » Et vous vous reconnaissez, vous retrouvez vos repères et presque votre credo. Tous les amis de Philippe sont là, Jean-Jacques Lemêtre signe la musique, André Diot et Anne Coudret les lumières, et Ophélia la mise en scène. Le théâtre demande une connivence amoureuse. La vie aussi.

     Philippe vous aide. Il vous a donné rendez-vous et avec lui surgissent tous les personnages qu’il a joués. Et les auteurs qui, de Montaigne à Deleuze l’ont nourri. Et Roger, qui « ne s’appelle pas toujours Roger » et « s’adresse à l’enfant qu (’il) était ». Et la petite amie de Roger, Anne-Sophie (Chloé Berthier), fondue de vélo et de texto.  Roger ? Il est derrière, ou dans la salle, quelque part, avant d’être dans le trou du souffleur, « au fond du trou ». Comme vous peut-être. Mais sur scène, il y a encore un espoir qui veille, la servante, cette « lampe des papillons de nuit » qui « garde les rêves des gens ». Et Philippe Avron à confiance en vous, fidèles spectateurs, « ingénieux chimistes de (ses) métamorphoses ».

     Il pourrait être comme Shakespeare « fatigué de ce monde », où « des nullités notoires se vautrent dans le luxe », mais sa poésie vient nous rassurer. 

     Oui, il y a encore des Roger partout, et pas seulement au théâtre. Mais ici, maintenant, plus qu'ailleurs. Car, le théâtre, avec Philippe Avron, « c’est fait pour sortir du trou », parce que la parole y est souveraine, et que pour Roger « c’est les mots qui (l)’ont sorti du trou ».

     Philippe Avron est venu les partager ce soir.

Mon ami Roger

De et avec Philippe Avron

Jusqu’ au 6 janvier

Petit Théâtre de Paris

 01 42 80 01 81

 

12:10 Écrit par Dadumas dans Poésie, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, théâtre |  Facebook | |  Imprimer