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22/03/2016

être aimé

 

Vous vous souvenez de Marie Tudor, ce drame de Victor Hugo ?

théâtre,romantisme,victor hugo,pierre-françois kettlerLa reine Marie (Aude Kerivel) a un amant, un certain Fabiano Fabiani (Ludovic Coquin), un aventurier, un apatride, un tyran que les nobles anglais (Laurent Uo, Frank Delage , Rémi Picard, Alfred Luciani) et le peuple haïssent et que Simon Renard (Frédéric Morel), émissaire du roi d’Espagne, veut détruire.

Or ledit Fabiani a séduit une jeune fille, Jane (Marie Hasse), fiancée à Gilbert (Pierre-François Kettler) le ciseleur. Le suborneur s’en vante. Le piège se referme sur lui.

Pierre-François Kettler met en scène Marie Tudor avec une grande finesse. Pas d’autre décor que le lieu sombre, cette salle du Nord-ouest où les différents niveaux de l’espace scénique graduent d’eux-mêmes les effets, où les portes des placards jouent les cachots, la descente d’escalier et le puits d’aération ménagent des passages secrets. Pour accessoires, un banc, une bourse et un poignard, des costumes stylisés, où le noir et le blanc s’opposent. Seule la reine porte une couleur, le rouge évidemment. Les comédiens, parfaitement distribués donnent au drame toutes ses nuances.

Magnifique est le duo-duel que celui qui oppose Jane et Marie ! Ardentes, angoissées, amoureuses, les deux comédiennes sont superbes. Et comme le grotesque et sublime se mêlent avec brio dans le rôle de Joshua (David Malet) !

Hugo parle de politique et d’amour. Et sa parole résonne encore avec justesse.

Jusqu’où peut-on mépriser  le peuple ? Comment justifier l’arbitraire ? Jusqu’où peut-on aimer ? Jusqu’au sacrifice selon Gilbert, jusqu’au crime selon Marie la sanglante. Mais surtout peut-on vivre sans amour ?

Pour Gilbert la clé du bonheur, c'est d'"être aimé". Et pour vous ?

 

  

 

Marie Tudor de Victor Hugo

Mise en scène Pierre-François Kettler

Théâtre du Nord-Ouest

 

Du 23/03/2016 au 03/04/2016

Mercredi à 20 h 45, samedi et dimanche à 17h

Réservation : 01.47.70.32.75

 

 

 

 

 

08/02/2015

« Deux femmes vêtues de deuil »

 

 

Théâtre, Théâtre de la Pépinière, Victor Hugo, Cristiana Reali, Philippe Calvario, Jean-Claude Jay, La reine Marie (Cristiana Reali), fille d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon est restée dans l’Histoire d’Angleterre sous le surnom de Bloody Mary. Qu’on juge donc de sa popularité ! Dans une nation déchirée par des guerres de religions, elle dut lutter contre des féodaux orgueilleux de leurs prérogatives, se défendre des accusations de bâtardise dans sa filiation, et accepter qu’on négocie son mariage comme une alliance politique et stratégique avec Philippe II d’Espagne. Pas question de romance, encore moins d’amour.

Or dans Marie Tudor, il est surtout question d’amour car Victor Hugo voit la Reine jeune et ardente. Passionnément éprise d’un aventurier napolitain, Fabiano Fabiani (Jean-Philippe Ricci) elle est aussi une femme trahie qui souffre. Simon Renard (Régis Laroche ou Pierre-Alain Leleu), légat du roi d’Espagne va se charger de démasquer le favori. Il a pour lui la cour et ses lords méprisants envers l’étranger, (Anatole de Bodinat, Stanislas Perrin, Pierre Estorges, Robin Goupil, Valentin Fruitier, Thomas Gendronneau) : « Quelle fête dans Londres, le jour de sa chute ! »Théâtre, Théâtre de la Pépinière, Victor Hugo, Cristiana Reali, Philippe Calvario, Jean-Claude Jay,

Et il a un autre atout dans son jeu. Il vient de découvrir que Fabiano Fabiani a séduit Jane (Jade Fortineau), une jeune orpheline que Gilbert (Philippe Calvario ou Benjamin Guillet), ouvrier ciseleur avait recueillie enfant et qu’il allait épouser. Simon Renard apprend aussi que Jane est l’héritière de Lord Talbot dont les biens ont été confisqués par le feu roi, et que Marie a distribués à… Fabiani. Gilbert soupçonne Jane de l’aimer moins. Elle ne répond à ses : « M’aimes-tu ? » que par de la « reconnaissance », alors que lui importe ce leitmotiv hugolien : « être aimé ». Mais leur ami Joshua (Jean-Claude Jay), porte-clés à la Tour de Londres,  semble veiller sur leur bonheur.

Théâtre, Théâtre de la Pépinière, Victor Hugo, Cristiana Reali, Philippe Calvario, Jean-Claude Jay, La « première journée » se passe dans un extérieur nocturne propice aux assassinats, près du pont de Londres où les protagonistes épient le traître Fabiani car « C’est la nuit que se défont les favoris des reines. » La scénographie d’Alain Lagarde cloisonne la scène de panneaux transparents propices aux reflets et aux ombres et joue avec les entrées de la salle. On y voit Fabiani en suborneur infâme et en criminel cynique. Les costumes sombres jouent sur l’atemporalité. Le drame est noué. Gilbert, mis au courant de la trahison, promet sa vie à Simon Renard.Théâtre, Théâtre de la Pépinière, Victor Hugo, Cristiana Reali, Philippe Calvario, Jean-Claude Jay,

Puis apparaît Marie, dans l’intimité de sa chambre, royale dans sa robe de lamé or. Et c’est un éblouissement. Cristiana Reali est une Marie Tudor tour à tour sensuelle, noble, mutine, hautaine : «  Qui es-tu, malheureuse créature, pour qu’une Reine s’occupe de toi ? », jalouse et perfide, «  Nous autres pauvres femmes, nous ne savons jamais au juste ce qui se passe dans le cœur d’un homme ; nous sommes obligées d’en croire vos yeux, et les plus beaux, Fabiano, sont quelquefois les plus menteurs. Mais dans les tiens, mylord, il y a tant de loyauté, tant de candeur, tant  de bonne foi, qu’ils ne peuvent mentir ceux-là, n’est-ce pas ? ». Elle sait être rieuse, cynique : « Si tu n’as pas de preuves, nous en ferons ! », lucide, « Tu es comme moi, tu résistes à toutes les preuves » dit-elle à Gilbert. Elle sait que son Fabiano, « trahis l’une et renie l’autre »,  et se montre déterminée : « Je veux qu’on ait peur, entends-tu, mylord ? Qu’on trouve cela splendide, effroyable et magnifique, et qu’on dise : c’est une femme qui a été outragée, mais c’est une reine qui se venge ! » Théâtre, Théâtre de la Pépinière, Victor Hugo, Cristiana Reali, Philippe Calvario, Jean-Claude Jay,

Mais elle hésite encore trois semaines et finalement fantasque, décide de le faire évader. Il est vrai que « le cœur de la femme est une énigme » douloureuse : « Devant l’échafaud, plus de jalousie, rien que l’amour… ». La flamboyante Marie et la  douce Jane ne sont plus que « deux femmes vêtues de deuil dans un tombeau », autour desquelles gravite une horde de mâles qui réclament vengeance. 

Si vous n’avez jamais assisté à Marie Tudor, c’est par celle, mise en scène par Philippe Calvario qu’il faut commencer. Le drame romantique s’y inscrit tout entier…

 

Photos :© Florian Fromentin

 

Marie Tudor de Victor Hugo

Théâtre de la Pépinière

Du mardi au samedi à 21 h, samedi à 16 h

www.theatrelapepiniere.com

01 42 61 44 16

 

 

 

 

 

08/06/2014

Lucrèce Borgia travestie.

 Ils sortaient de la représentation de Lucrèce. Et ils discutaient ferme. J'en restitue ici le dialogue...

 

 - Quelles merveilles ces décors nocturnes ! La scénographie d’Éric Ruf plante trois décors splendides ! Tout à fait hugoliens. Et les costumes de Christian Lacroix sont superbes.

- J’en conviens. Mais Je comprends mal que le rôle-titre de Lucrèce Borgia ait été confié à Guillaume Galienne. Il était exceptionnel dans Oblomov,  dans Saint François le divin jongleur.

- Vous l’aviez adoré en travesti dans Feydeau et dans Les Garçons et Guillaume à table !  Denis Podalydès pour sa mise en scène, voit, dans ce travestissement « moins une femme jouée par un homme qu’une femme enfermée dans une apparence qui n’est pas la sienne, qui la contredit, la défigure ». Vous savez que Hugo lui fait dire qu’elle  « n’était pas née pour faire le mal », que c’est l’Italie qui est « fatale et criminelle », qu’elle est entourée de « parents sans pitié », et qu’elle voudrait « racheter son passé ». Cette femme est l’incarnation de l’ambivalence.

- Oui, mais pas de l’ambiguïté. Quand Gennaro lui dit « Vous êtes ma tante ! », la salle ricane. Et elle se retient de rire quand, à l’acte II, Lucrèce joue « le grand jeu » de la scène d’amour à son mari, parce que la situation comique devient équivoque. Lucrèce travestie, c'est, j'en ai peur, Lucrèce trahie.

- Mais sous savez bien que les rôles de femmes, du temps de Shakespeare étaient tenus par des hommes. Et au Japon…

- Nous ne sommes ni chez Shakespeare, ni dans le théâtre Nô. Les grands rôles dramatiques féminins romantiques furent écrits pour des comédiennes, monstres sacré(e)s du XIXe siècle, qui s’appelaient Mlle Georges, Mlle Mars, Marie Dorval, Rachel. Pour Lucrèce il faut une « prima donna ».

- Pour contrebalancer, le metteur en scène confie le rôle de Gennaro à Suliane Brahim qui est très émouvante et on comprend que sa mère ait envie de la… le protéger.

- J'admets. Cependant, a-t-elle la carrure de ce « capitaine aventurier », qui a sauvé Hercule d’Este, et est « au service de la république de Venise » ?

- Vous oubliez Aymerillot qui délivre Narbonne et que Hugo décrit ainsi :

         « Une espèce d’enfant au teint rose, aux mains blanches, 


         Que d’abord les soudards dont l’estoc bat les hanches


         Prirent pour une fille habillée en garçon, 


         Doux, frêle, confiant, serein, sans écusson


         Et sans panache, ayant, sous ses habits de serge, 


         L’air grave d’un gendarme et l’air froid d’une vierge. »[1]

         - Mais Charlemagne n’est pas le Doge de Venise. Et Suliam Brahim « déguisée en garçon », semble bien trop fragile pour être « capitaine » de guerre. Peut-être que la vision d’Othello, mercenaire de Venise m’influence et que, dans mon souvenir, s'est gravée l'interprétation admirable d'Éric Ruf qui jouait Gennaro en 1994, et qui est maintenant le Duc de Ferrare. Pour mémoire, Albert Lambert fils, en 1902, jouait le jeune premier des Burgraves, et en 1927, il devint Job, le vieillard. Ce  passage d’un rôle à l’autre, du jeune homme à l’homme mûr, témoigne parfaitement de la continuité, la cohésion, l’harmonie de la troupe.

     -  - Vous l’aimez bien cette troupe.

 

 

        - Et qui ne l’aimerait pas ? Elle est extraordinaire ! N’avez-vous pas apprécié le bel ensemble que forment Jeppo (Éric Génovèse), Maffio (Stéphane Verupenne), Astolfo (Eliot Jenicot), Oloferno (Benjamin Lavernhe), Apostolo (Sébastien Pouderoux), ces beaux jeunes gens fêtards promis à la mort ? Combien Gilles David, le sicaire Rustighello est cauteleux et inquiétant ? Ne trouvez-vous pas que Christian Hecq compose un diabolique Gubetta, cristallisant haine, humour noir, grotesque et sublime ? Et ne trouvez-vous pas que Georgia Scalliet avec sa robe rouge et ses longs cheveux bouclés aurait fait une magnifique Lucrèce ?

         - Maintenant que vous me le dites… Toutefois, il me semble que Hugo n’aurait pas dû retarder autant l’aveu final :  « Je suis ta mère ».  Le procédé paraît invraisemblable.

         - Vous vous souvenez du Jeu de l’amour et du hasard.

         - Évidemment. Mais je ne vois pas le rapport.

         - Combien de temps attendez-vous pour que Dorante avoue : « C’est moi qui suis Dorante » ?

         - Deux actes.

         - Et Silvia, quand se dévoile-t-elle ?

         - Au troisième et dernier acte. Et à la dernière scène.

         - De plus, connaissez-vous, au XIXe siècle, beaucoup de pièces sur l’inceste ?

         - Il y a bien Dommage qu'elle soit une putain de John Ford, mais c'est au XVIIe… Aucune au XIXe.

         - Et sur l’aveu de l’inceste ? Surtout à l'enfant qui en est le fruit ?

         - Aucune. Peut-être au cinéma…

         - Au cinéma ! Alors, Hugo serait donc moderne. Tenez, j’en veux pour preuve cette réplique de Gennaro qui se confie à Lucrèce au premier acte, scène 5 :« Cela est étrange de se livrer ainsi au premier venu ».  N’y aurait-il pas une parenté avec cette pauvre Blanche Du Bois, qui dit : « s’en remettre à la gentillesse des inconnus » dans Un tramway nommé Désir ?

 

Lucrèce Borgia de Victor Hugo

Comédie-Française, salle Richelieu

Jusqu’au 20 juillet.

0825010 1680

 

www.comedie-francaise.fr

 

 

 

 

        

        

 



[1] -  Victor HugoLa Légende des siècles,  « Aymerillot ».