14.06.2008

La victoire de Waterloo

     Il aime le risque Francis Huster ! A l’heure où une partie de la France bloque son petit écran et ses neurones pour le foot, Francis entre en scène pour nous raconter le 18 juin 1815 : Waterloo !

Et c’est une victoire : les spectateurs sont au rendez-vous. C’est qu’ils le connaissent bien ! Qu’ils ont confiance en lui. Ils connaissent son amour des grands textes, des sentiments sacrés, des causes qui élèvent l’âme.

Pourquoi Hugo ? Par fidélité à Jean-Louis Barrault qui le lui avait conseillé. Pourquoi Waterloo ? Parce qu’il s’agit autant d’analyser les causes de la défaite napoléonienne que de réfléchir aux géniales intuitions de Victor Hugo imaginant depuis 1841 « les États-Unis d’Europe et la fraternité des hommes », en racontant les erreurs d’un chef de guerre qui conduisit son armée au massacre, et sa patrie à la capitulation.

Huster ne nous dira pas « morne plaine » ! Il ajuste intelligemment le livre premier de la deuxième partie (Cosette) des Misérables à des extraits des Châtiments. Prose et vers s’épaulent et se complètent. Francis Huster connaît les grands textes et sait voir dans le roman hugolien l'égal des grandes œuvres de la littérature russe. Hugo, c’est notre Tolstoï, notre Dostoïevski. Ses grandes analyses, ses combats politiques et moraux éclairent les siècles.

Pas d’autre décor qu’un piano ouvert sur une partition « symphonie de mots », et des drapeaux européens plantés en faisceaux. Le geste est sobre, la tenue modeste, la voix bien timbrée. Il faut une diction parfaite pour oser détailler la topographie de la bataille, de l'Auberge de la Belle Alliance à chaque village du plateau de Mons, peser minutieusement chaque action de chaque général, jusqu’à la déroute où « s’évanouit ce bruit qui fut la Grande Armée » et où . Napoléon devient l’« immense somnambule de ce rêve écroulé ». Quand le poète se tait, la musique de Beethoven monte et des bribes de phrases tourbillonnent : paroles de chefs d’Etats, de journalistes, de témoins de cette grande idée : l’Europe ! Pas celle des marchés, mais celle des idées. Pas celle où « le trône et l’autel fraternisent », mais celle de la liberté.

Aucun cinéaste adaptant Les Misérables n’arrête sa caméra à Waterloo. Le lecteur pressé de savoir d’où vient l’enseigne de Thénardier tourne trop vite les pages pour retrouver les héros romanesques. Francis Huster sait y voir la leçon d’Histoire, la leçon d’humanité du poète. Tous deux ont une mission : « élever un peuple », quand tant de petits chefs s’ingénient à l’abêtir.

Merci, Francis Huster.

 

 

 

 

Waterloo

De Victor Hugo, adaptation de Francis Huster.

Théâtre de la Gaîté-Montparnasse

à 19 h 30

 

01 43 22 16 18

 

05.06.2008

Figaro sans frontières

     La nuit est épouvantablement romantique, nuages noirs, obscurité funèbre et les quatre voyageurs sans bagages qui l’affrontent ont peur de se perdre. Un danger les presse. Les révolutionnaires ont assassiné le Roi, et les aristocrates sont promis au même sort. Quand la lune voilée éclaire enfin leur chemin, Figaro (Michel Vuillermoz) et Suzanne (Florence Viala) guident le Comte Almaviva (Bruno Raffaelli) et la Comtesse Rosine (Clotilde de Bayser) vers un pays plus tranquille.

     « Quel crime ai-je bien pu commettre ? » se lamente le Comte, qui ne comprend pas la colère du peuple, pas plus que la Comtesse ne réalise ce qui arrive. « Personne n’aurait pu imaginer » la Révolution… sauf Figaro qui raisonne, analyse, prévoit tandis que les maîtres dépossédés ne savent que se lamenter. Et Suzanne ? Elle se dévoue à Madame, en véritable serva amorosa, fascinée par les belles manières, et les belles paroles de sa maîtresse, cœur fidèle et tête de midinette. Elle n’a plus la répartie vive ni l’esprit astucieux de son modèle français.

     Mais est-on encore en France ? Et au XVIIIe siècle ? Le tableau suivant présente le poste de douanes où les fugitifs ont été conduits pour « passage illégal de la frontière ». Pas de repère spatial ni temporel dans ce banal bureau grisâtre où des préposés en kaki veillent sur l’ordre public. Figaro a beau reprendre des phrases entières du fameux monologue du Mariage de Beaumarchais, le spectateur doute d’être en 1793. Le roi assassiné est-il Louis XVI, ou Alexandre II de Yougoslavie ? Au tableau suivant qui s’ouvre sur la terrasse d’un palace alpin, les costumes évoquent plutôt les années 1930. Puis cette petite ville de Grande Bisbille, la bien nommée, où Figaro a installé son salon de coiffure et son désarroi conjugal, n’est elle pas située en Bavière, à l’heure où le nazisme prône une politique nataliste et exacerbe les xénophobies ?

     Cette révolution est-elle française, bolchevique, ou fasciste ? Le Comte et la Comtesse ressemblent aux maîtres de La Cerisaie, qui, se berçant d’illusions, égarés dans leur nostalgie du passé sont incapables au présent, de prendre des décisions raisonnables. Ils sont aussi les frères des personnages de Bernstein qui s’aveuglent quand le danger est à leur porte. En quelques scènes exemplaires, est brossé le tableau navrant d’une société étriquée, nourrie de préjugés. Voyez la sage-femme plutôt sympathique (Claude Mathieu), le garde forestier bellâtre (Gilles David), la médisante Joséphine, (Christian Cloarec) et l’ambigu Professeur (Roger Mollien). Loïc Corbery douanier autoritaire au second tableau, interprète ensuite une juriste inquiétante et Pierre Louis Calixte, lui aussi douanier, sera un noctambule mélancolique. Ils sont tous parfaits. Sur le bel espace scénographique créé par Géraldine Allier, les lumières de Frank Thévenon projettent des ombres portées gigantesques en guise de signaux d’alarme. L’atmosphère est sinistre, presque terrifiante.

     Dans la mise en scène éblouissante de Jacques Lassalle, la musique de Mozart illustre les premières scènes, elle est ensuite remplacée par des valses tyroliennes, puis par le refrain de la Belle équipe (1936), et la pièce se clôt sur une chanson interprétée par Zarah Lander, l’égérie nazie des romances sentimentales. Une telle partition musicale (signée Jean-Charles Chapon) suit l’itinéraire d’Ödön von Horváth qui se définissant lui-même comme « apatride » nous promène dans le temps et l’espace. Avec Figaro divorce, il fait du premier héros romantique français, le Figaro de Beaumarchais, un Figaro sans frontières. Figaro n’a pas de patrie : il est universel comme le théâtre d’Ödön von Horváth. Au spectateur de « distancer » lui-même !

    Figaro, seul, comprend que le vieux monde vacille. Quand l’humanité prend l’eau, que le vent de l’arbitraire souffle sur tous les gouvernements, il faut sauver sa peau et protéger ceux qu’on aime. Spinoza, disait qu’il « n’y a pas de loi plus haute que d’assurer sa sécurité ». Cette leçon méritait bien que Muriel Mayette inscrive l’œuvre au répertoire de la Comédie-Française ! C'est justice pour un chef d'oeuvre d'entrer dans le premier Théâtre de France. Jacques Lassalle, inspiré, réalise ici, une de ses meilleures mises en scène.

     Là où Lopakhine a échoué, Figaro réussit. Il ne sera pas propriétaire du domaine d’Almaviva, mais son intendant et le Comte décavé, qui n’a « rien appris, rien oublié », pourra y attendre une mort paisible.

     Chez Ödön von Horváth, il n’y aura pas de Mère coupable, puisque la comtesse meurt, que Chérubin (Serge Bagdassarian) tient une boîte de nuit sortie d’un tableau de Hopper et qu’il compose des chansons d’amour pour Suzanne. Laquelle se réconcilie avec Figaro dans le château du Comte transformé en orphelinat. Le vieil Antonio, comme Firs, regrette le passé. Pédrille (Denis Podalydès) fanatique bouffi d’orgueil deviendra un vrai poivrot, et Fanchette (Judith Chemla), sans doute une matrone. « La corruption a triomphé », et l’homme nouveau tarde à venir, mais pas les beaux discours sur « la race future, vigoureuse, joyeuse, libre et bien trempée ». La pièce de Beaumarchais portait l'espoir des lendemains, celle d'Ödön von Horváth, ronge de pessimisme ironique toutes les utopies.

Mais comme la Révolution n’est pas finie, est-il permis d’espérer ?

Figaro divorce d’Ödön von Horváth

Traduction de Henri Christophe et Louis le Goeffie

Comédie-Française

0825 10 16 80

03.04.2008

À la bonne franquette

     On savait qu’en France tout finissait par des chansons. Le bon peuple, quand il n’est pas populace, met en couplets et en musique les petits et grands événements de notre Histoire et quelquefois, au péril de la censure, se paye la tête des héros glorieux comme des sinistres crétins.

     Le rire est quelquefois plus  efficace qu’un cocktail Molotov pour résister. Nos ancêtres dégoupillèrent souvent le premier, et des bateleurs du Pont-Neuf aux chansonniers actuels, ils déboulonnèrent les Badinguet et les faux-culs de tous poils (si j’ose m’exprimer comme eux).

     Claude Duneton, historien de la langue et des mœurs, est aussi celui des refrains populaires, et il en présente un recueil caustique dans La chanson qui mord, un spectacle sans autre prétention que de distraire et d’instruire. Il nous reçoit comme des amis, à la bonne franquette, sans piano et sans trompette. Il raconte, Catherine Merle, violoniste et soprano renchérit,.Il chante, elle reprend d’une voix plus haute, plus ample, et les spectateurs sont sollicités au refrain. C’est un « spectacle participatif présent », une leçon de parodie autant que d’Histoire.

     Desaugiers, Béranger et Fursy, chansonniers du XIXe siècle en sont les dieux. Claude Duneton en est le  prophète, et nous, qui sommes tous des "ricaneurs tendance libertaire", nous sentons prêts à en devenir les disciples.

La chanson qui mord jusqu’au 20 avril à 18 h 30 Théâtre du Rond-Point 095 98 21

Jour de colère à Haïti

     C’était un roman de Marie Vieux-Chauvet, Amour, colère et folie, José Pliya l’a adapté pour la scène et n’a gardé que le premier mot : Amour. Il contient tous les autres. Le monologue de Claire (Magali Denis Comeau) explique comment naît le désir, la perversité, la rancœur, la vengeance lorsque l’amour est frustré. La mise en scène de Vincent Goethals rompt le récit de Claire par l’apparition d’un danseur, Cyril Viallon, dont le corps, les mouvements, (sur des concertos de Beethoven) sont à la fois l’image du désir et la personnification d’un réel refusé.

729106d338b6f68805f21667ef56adf7.jpg

« Le souvenir du fruit défendu est ce qu’il y a de plus ancien dans la mémoire de chacun de nous, comme dans celle de l’humanité », écrivait Bergson. Ce danseur est le fruit défendu.

     Claire est, dans une famille de « sangs mêlés », l’aînée des trois sœurs Clamont, la vieille fille qui s’est sacrifiée pour élever la petite Annette. Elle veille aussi sur la faible Félicia et, « tient les rênes de la maison », « héritage indivis » d’une famille fortunée d’Haïti. Félicia est mariée à Jean Luze, et les deux autres sœurs convoitent le seul mâle blanc de la maison. Dehors, rôde un autre mâle, une brute de tonton macoute qui viole, pille, menace. Car à la violence dissimulée de la société familiale, répond la violence d’un régime corrompu qui répand la terreur. Claire après avoir été « metteur en scène du drame » familial, deviendra, un jour de colère, l'exécutrice du criminel.

     La vidéo de Janluk Stanislas montre l’intime en gros plan, la création sonore de Bernard Valléry suggère l’émeute extérieure. Les lumières de  Philippe Catalano distillent un jour lumineux derrière des stores de bois et montrent le renfermement de la famille. La scénographie de Jean-Pierre Demas ménage des courbes dans les murs blancs, des endroits dissimulés, des secrets.c7877ee33787bf5116306f9b1f0f97b1.jpg

     Claire, porte une longue robe de coton écru à col officier, vêtement strict pour une fille bien gardée, mais qui la suffoque et que dans ses émotions, elle dégrafe. L’homme est en costume de lin blanc, ou de soie noire. Torse nu pour la sensualité, veste pour la représentation sociale (Costumes Dominique Louis et Sohrab Kashanian), l’image porte plus loin un verbe charnel, que la voix de Magali Comeau Denis érotise.

     C’est toute l’âme d’un peuple qui parle par sa bouche.

 Phtos Eric Legrand

Amour de José Pliya

d’après le roman de Marie Vieux-Chauvet Amour, colère et folie

Le Tarmac

Jusqu’au 19 avril

01 40 03 93 95

19.02.2008

Tout l’amour de Juliette

      Juliette Drouet aimait un « grand petit homme ». Il s’appelait Victor, elle l’appela Toto. Elle était encore plus petite que lui. Elle était comédienne, il était le chef de l’école romantique. Ils se rencontrèrent au théâtre, pendant les répétitions de Lucrèce Borgia. Il l’appela Juju. Il était marié. Il n’abandonna pas sa famille. Il exigeait qu’elle lui écrive deux lettres par jour. Leur liaison dura cinquante ans. Tout l’amour de Juliette Drouet pour Victor Hugo se nourrit donc de mots autant (sinon plus) que de caresses. Il ne fut jamais rassasié.Presque toutes ses missives nous sont parvenues. Il était tentant d’en faire une pièce de théâtre. Dans le cadre du Festival Hugo et égaux, Danièle Gasiglia-Laster s’y risque avec succès, dans Moi, j’avais son amour. 

     Elle a d’abord choisi d’illustrer vingt ans de la vie des amants. Mais afin de ne pas réduire les scènes à de fastidieuses lectures de lettres, elle imagine que deux comédiens Marianne et Julien, répétent une pièce sur Juliette et Victor. Marianne commente son personnage, Julien la contredit, ils se disputent un peu, et de discussions en réconciliations, progressent de la connaissance de leurs rôles et dans la compréhension de chacun. De l’estime à l’amour, ils franchiront le pas.

     Laurence Colussi donne sa grâce à cette Marianne qui devient Juliette, et Michel Miramont est Julien-Victor au caractère bien trempé. Vincent Auvet a choisi la simplicité dans ce petit théâtre du xixearrondissement.Tout est astucieusement pensé et réalisé. Il faut pouvoir démonter le décor en quelques minutes. La musique, romantique évidemment, crée l’atmosphère congruente.

     Pas de costumes. On n’en a pas besoin pour ces répétitions, moins mouvementées que celles de Hugo avec Sarah Bernhardt. Cependant, elles donnent vie à l’éternelle seconde, celle qui pendant cinquante ans, dans l’ombre se dévoua par amour.

     Existe-t-il encore des Juliette à l’heure des Cécilia ?

Théâtre Darius Milhaud

Jusqu'au 29 février

01 42 01 92 26

18.12.2007

Merci Vauban !

     Nous ne sommes pas de ceux qui disent « Merde à Vauban ». Les villes qu’il fortifia ont célébré le tricentenaire de la mort du stratège exceptionnel qu’il fut. Le grand homme qui mourut en avril 1707 n’a pas fini d’être commenté par les architectes (voyez les expositions qui lui sont consacrées à Saint-Martin-de-Ré, comme à Paris). Avec son mémoire sur « la dîme royale », il a prôné aux législateurs l’impôt proportionnel. Sa lettre sur le retour des huguenots était un modèle de tolérance que Voltaire n’aurait pas renié, et les livres d’économie domestique recommandaient comme lui, l’élevage familial de la truie. Il analysait les problèmes de son époque avec précision et tâchait d’y apporter une solution. En cette année de commémoration ses nombreux écrits ont aussi inspiré les auteurs dramatiques. Nous dirions donc : « Merci Vauban »…

     Nous avons eu des spectacles de tous genres pour célébrer Sébastien Le Prestre de Vauban. Collages de ses Oisivetés avec son testament, adaptation de sa correspondance, rencontre improbable avec un comédien à Blaye*, « fantaisie iconoclaste »** le mettant face à face avec un autre grand serviteur de l’Etat : Pierre Mendès France dont la république a oublié de fêter le centenaire, et enfin, La Tour défend le roy, de Florence Camoin, qui créa son spectacle à Avignon en juillet dernier.

 b361193aec63e8dc9dde8bfe651c2d24.jpg    Il ne manque pas un galon, pas une broderie, pas un brandebourg, pas une ganse, pas une dentelle aux magnifiques costumes (signés Dragos Moldoveanu) des personnages créés par Florence Camoin. Ne parlons pas des perruques, des chapeaux, et de la canne de Louis XIV, tout est adéquat.

     La reconstitution est saisissante ! Que Vauban (René Camoin) soit avec son fidèle neveu et secrétaire, Antoine (Laurent Feuillebois), en son château de Bazoches, dans le Morvan où Louvois (Michel Chalmeau) vient le consulter, ou à Versailles où le roi louis XIV le reçoit en particulier, tout sonne juste. Le souci de Vauban dans la guerre ? La protection des populations civiles, l’efficacité du soldat, son armement, sa sauvegarde. Il outrepasse ses compétences, «  Y a-t-il une question dans notre société dont vous ne vous soyez pas mêlé ? » tonne Louvois. Vauban imagine aussi bien la baïonnette et la poire à poudre, qu'une pension permettant aux anciens combattants invalides de rentrer chez eux avec les honneurs du royaume. Il s’oppose aux « dragonnades » qui humilient les huguenots et « vident la France de ses sujets les plus éminents ». enfin, il ose dire au roi que son royaume est « ruiné » et ses peuples dans « la misère ».

     Chaque scène délivre une connaissance réelle des problèmes du grand siècle et une pertinence dramatique plaisante. Le plus joli morceau est sans doute le dialogue entre Vauban et Louis XIV, où, avec le vocabulaire poliorcétique (relatif à l’art d’assiéger les villes), Vauban enseigne à son roi, l’art de conquérir les belles… « Il faut tout d’abord connaître le territoire […] faire les plans, […], déterminer la force de sa garnison ». « Quelle garnison ? » demande le Roi. « Le père, le tuteur, les soupirants, les amants, le mari, les frères ! » répond Vauban…

La musique de Paul Lazar et Xavier Thépault s’inscrit dans une lignée classique congruente. C’est un vrai plaisir de la découverte pour certains et pour ceux qui connaissaient Vauban et ses luttes, une joie de le retrouver tel qu’en lui-même ils se l’imaginaient. On espère que le spectacle tournera encore…    

* La Poudrière de Jean-Paul Alègre

**Une forteresse au paradis de Victor Haïm    

Les 14 et 15 décembre à La Maline  

La Couarde-sur-Mer

30.11.2007

"Une vaste porte sur le Ciel"

     Les peuples mongols ont une histoire. Mieux, une épopée. Celle de Temujin, un jeune homme audacieux qui, au XIIe siècle, unifia les tribus nomades des steppes et en 1206, fut proclamé par elles : « chef suprême », Gengis Khan.

     Sans doute les rois dépossédés de leurs trônes, les villes pillées retinrent son nom comme celui d’un conquérant impitoyable. Henry Bauchau y voit un homme indomptable qui se présente comme un justicier pour les peuples, et qui, pour satisfaire son rêve de liberté ouvre « le monde comme une vaste porte sur le Ciel. » Il cherche Dieu, et se méfie des prêtres : « Le Coran, il fallait l’ouvrir, et vous l’avez fermé. » S’appuyant sur des lettrés comme Tchélou t’saï (Michael Maïno), il fait écrire la Loi. Au bout des victoires, lui qui chevauchait, « ivre de vent » dans les steppes sans frontières, doit un jour s’arrêter, paralysé, et mourir.

     Henry Bauchau écrit l’errance dans un verbe claudélien, et ouvre une quête à la fois chrétienne et brechtienne dans ses affirmations : « On peut rassasier les pauvres, jamais les riches », comme dans ses interrogations. « Qu’est-ce qu’un homme ? » demande Gengis Khan, « Quel est son prix ? » demandait Brecht. La Chine ? « Son peuple l’a sauvée » dit Bauchau. « La chose appartient à qui la rend meilleure » disait Brecht.

     Dès le premier tableau, l’auteur peint un Temujin (Laurent Letellier) complexe, à la fois respectueux de sa mère (Marta Terzi,) mais rebelle à la tradition. Fidèle à la mémoire du fondateur, son père, Yesugeï, il aspire à la simplicité. Il exalte, face à Timour (Thomas Blanchet) la force de l’obéissance consentie devenue amitié, et face à Djébé (Lorenzo Baïtelli), le sublime de la clémence. Entouré de guerriers, amis ou ennemis (Alexandre Barbe, Sarkaw Gorani, Bertrand Nadler, Régis Vallée), il reste seul et doit renoncer à l'amour de Choulane (Delphine Haber).

     La phrase est lyrique et les chœurs en soulignent la musique. Benoît Weiler, le metteur en scène, élargit l’espace scénique avec trois écrans, l’un central, les deux autres latéraux, sur lesquels il projette des images de steppes, de cavaliers, une tête de bouddha, les calligraphies sacrées (vidéo : Thomas Johnson). Au fond un praticable étroit pour ceux qui dominent. On aperçoit à jardin, entre les deux écrans, derrière un rideau rouge, les deux musiciens, Geoffrey Dugas aux percussions et aux bols chanteurs, Vincent Martial à la flûte. Ils accompagnent dix comédiens magnifiques qui tous, sauf Laurent Letellier, interprètent plusieurs rôles, et dansent aussi, rythmant des rites barbares, qui rappellent ceux des possédés du Destin de Youssef Chahine.

     À chaque peuple ses couleurs, brun et ocre pour le peuple des steppes, les Mongols ; rouge et or pour le peuple du riz, la Chine; et pour les Persans, le peuple des jardiniers, une gamme de bleus, de l’indigo au turquoise. Chaque costume brodé, incrusté, passementé, galonné, crée un individu et devient un poème sous l’inspiration conjuguée de Dominique Lallau et Hervé Rozelot.

     Gengis Khan mis en scène par Benoît Weiler s’inscrit dans les plus puissantes créations de la saison. Sa victoire, c'est la Beauté. Le modeste Théâtre 13 s’est surpassé.

     L’épopée de Gengis Khan avait un poète, elle vient de trouver, avec l'équipe du théâtre de l’Estrade, des interprètes à sa mesure.

 

 

 

Gengis Khan de Henry Bauchau

Jusqu’au 23 décembre

Théâtre 13

01 45 88 62 22

07.07.2007

Bonnes Vacances

848493a6ff58bdd3f6ae6b69aef8ed22.jpg

On ne va pas lutter avec Avignon, Sarlat, etc.

Profitez de vos vacances pour aller voir du spectacle vivant.

Et venez voir Scènes-en-Ré, les 3, 4, 5 et 5 août, et 6 août à

 Saint-Martin-de-Ré

                                                                                                      et La Flotte en Ré1a7ef4a0d05d3552e342e1083351b66d.jpg

A bientôt...

30.06.2007

La guerre sépare ceux qui s'aiment...

Vous êtes resté à Paris ce ouikende ? Ça tombe bien, il y a un excellent spectacle à découvrir. La compagnie Les Mistons a planté son décor dans la salle des fêtes de la Mairie du vie. Pour deux jours seulement. Pas de temps à perdre, allez applaudir Il y a longtemps que je t'aime.

Didier Moine, a adapté et mis en scène un texte de Patrick Dray. L’auteur, qui est aussi musicien y joue le rôle d’un compositeur mobilisé sur le front pendant la guerre de 1914. Chez lui, l’attendent sa femme Lucie (Sabine Héraud) et leurs deux petites filles, des jumelles. Il pensait revenir très vite, la guerre s’enlise dans les tranchées. Elle ne comprend pas. Il croyait faire une guerre « juste et loyale », il découvre la barbarie. Elle ne saisit rien du vocabulaire militaire. « Ma pensée s’égare » écrit-il, elle déraille jusqu’à sombrer de la mélancolie à la folie et à la mort. La guerre sépare ceux qui s'aiment...9371cff5cd18dbcd8b1127229c347f74.jpgÀ jardin, Didier Moine, réserve l’espace de la femme. Chaises de jardin, écran de toile blanche transparente, Lucie, en robe blanche, déambule, frêle silhouette, femme-enfant fragile et naïve qui croit qu’il suffit de répéter : « Rentre ! », pour que la vie insouciante d’avant puisse recommencer. Lui, bourru, engoncé dans son uniforme bleu horizon, chaussé de godillots se déplace lentement, à cour,  de la « tranchée » au piano. La musique qu’il joue remplace ce qu’il ne peut dire, accompagne ce qu’elle dit, ou chante. La voix est pure, douce, à travers les chansons folkloriques : Malbrough s’en va-t-en guerre »,  « J’ai descendu dans mon jardin », Les Chevaliers du guet, « Mon ami me délaisse », sa vision puérile des événements se décale progressivement de la mélodie, mais n’entre jamais en cacophonie.

Didier Moine a dirigé ses acteurs avec sobriété et intelligence. Les grandes douleurs ne sont pas muettes, celle-ci est pudique et poignante.

Il y a longtemps que je t’aime de Patrick Dray

Salle des fêtes de la Mairie du VIe

Samedi 30 juin à 20 h 30

Dimanche 1er juillet à 17 h