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13/03/2014

Ce mal qui répand la terreur

 

 

La peste est une thématique récurrente dans l’œuvre de Camus. Elle est ce mal infectieux qui contamine les hommes, et qui, gagnant de foyer en foyer, répand la terreur et la mort. Dans La Peste (1947), l’épidémie, à Oran, ravage la cité, sépare les familles, les amis, l’isole du reste du monde.  Elle représente la peste brune, le nazisme, qui de 1937 à 1945,  s’était étendu sur le monde. Avec État de siège (1948), Camus reprend la métaphore de la peste pour en faire un personnage (Simon-Pierre Boireau), allégorie du Mal « qui répand la terreur »*. Théâtre, Théâtre de Poche-Montparnasse, Camus, Charlotte RondelezLa parole de Camus résonne forte et claire grâce à l’adaptation et la mise en scène de Charlotte Rondelez qui font d' État de siège un auto sacramental païen, où Diego (Adrien Jolivet), l’homme juste,  sauve les hommes, par son refus de l’arbitraire et par son sacrifice christique. 

Le décor de Vincent Léger est composé de panneaux coulissants, couleur bronze, laissant voir, à mi-hauteur dans le lointain, des immeubles éclairés, ou le ciel étoilé, et quand les panneaux s’ouvrent, les croix d’un cimetière. Le faîte de ces portes devient un cadre de scène pour un théâtre de marionnettes (création Juliette Prillard) manipulées à vue par les comédiens  (Claire Boyé, Benjamin Broux, Adrien Jolivet, Antoine Seguin) qui leur prêtent voix et visages, et figurent des hommes atrophiés, tout un peuple asservi qui consent à l'esclavage. Les lumières de Jacques Puisais cernent les personnages. 

La Peste a le regard clair et cruel, le sourire ironique, il apporte « l’organisation », sa secrétaire (Cécile Espérin) est aimable, séduisante, le Gouverneur (Antoine Seguin), « roi de l’immobilisme », est lâche,  Le Ministre (Benjamin Broux) est servile. Vite corrompu, il corrompt à son tour les citoyens. Ils voulaient éviter la maladie et la mort. Ils ont choisi le « le pire », c’est-à-dire, l’arbitraire, l’humiliation,  et ils auront la mort de toute façon. La parabole court, limpide, les comédiens entraînent les spectateurs dans l’angoisse suscitée par la situation. Le mauvais air de la contagion  étreint jusqu’à la suffocation.

Diego, l’homme révolté résiste. Il aimerait bien vivre d’amour et de liberté avec la sensuelle Victoria (Claire Boyé) mais il ne peut se résoudre à abandonner ses frères humains. Il est médecin et il n’a pas peur de la mort. Il défie l’administration, refuse la collaboration, fait renaître l’espoir, et libère la cité du Mal.

Son dévouement ne sera-t-il pas vain ? L’anarchiste Nada (Antoine Seguin) le craint. « Nous étions muets, nous allons devenir sourds » dit-il. Car la Peste partie, les chefs anciens rappliquent et Victoria pleure son amour.

Camus est bien pessimiste et « la face de Dieu, affreuse » ! La démocratie retrouvée sera vite mystifiée si les hommes ne changent pas. Et ont-ils envie de changer ? La liberté est un combat, et la tâche de l'homme rejoint la peine de Sisyphe. 

 

 

Photo : © Victor Tonelli

Les Animaux malades de la peste, La Fontaine.

 

 

État de siège  d’Albert Camus

Adaptation et la mise en scène de Charlotte Rondelez

Théâtre de Poche-Montparnasse

Depuis le 4 mars

Du mardi au samedi à 19h , dimanche 17 h 30

01 45 44 50 21

 

01/01/2014

Meilleurs voeux

Je vous transmets ceux d'Ariane Mnouchkine, elle parle et écrit mieux que moi :

 

Vœux   d'Ariane Mnouchkine, offerts à Mediapart.

 

 

"Mes chères concitoyennes, mes chers concitoyens,

A l'aube de cette année 2014, je vous souhaite beaucoup de bonheur.

 

Une fois dit ça, qu'ai-je dit?

Que souhaitais-je vraiment ?

Je m'explique : je nous souhaite d'abord une fuite périlleuse, et ensuite un immense chantier. D'abord fuir la peste. La peste de cette tristesse gluante, que par tombereaux entiers, tous les jours, on déverse sur nous. Cette vase venimeuse, faite de haine de soi, de haine de l'autre, de méfiance de tout le monde, de ressentiment passif et contagieux, d'amertume stérile, de hargne persécutoire. Fuir l'incrédulité ricanante, enflée de sa propre importance. Fuir les triomphants prophètes de l'échec inévitable. Fuir les pleureurs et les vestales d'un passé avorté à jamais et barrant tout futur.

 

Une fois réussie cette difficile évasion, je nous souhaite un chantier. Un chantier colossal. Pharaonique, himalayesque, inouï, surhumain, parce que justement totalement humain. Le chantier des chantiers. Ce chantier sur la palissade duquel, dès les élections passées, nos élus s'empressent d'apposer l'écriteau : Chantier interdit au public . Je crois que j'ose parler de la démocratie. Etre consulté de temps à autre ne suffit plus. Plus du tout. Déclarons-nous tous responsables de tout. Entrons sur ce chantier. Pas besoin de violence, de cris, de rage. Pas besoin d'hostilité, juste besoin de confiance. De regard. D'écoute. De constance. L'Etat en l'occurrence, c'est nous.

 

Ouvrons des laboratoires, ou rejoignons ceux, innombrables déjà, où à tant de questions et de problèmes, des femmes et des hommes trouvent des réponses, imaginent et proposent des solutions qui ne demandent qu'à être expérimentées et mises en pratique, avec audace et prudence. Avec confiance et exigence. Ajoutons partout, à celles qui existent déjà, des petites zones libres. Oui, de ces petits exemples courageux qui incitent au courage créatif. Expérimentons nous-mêmes, expérimentons humblement, joyeusement, et sans arrogance. Que l'échec soit notre professeur, pas notre censeur. Cent fois sur le métier remettons notre ouvrage. Scrutons nos éprouvettes minuscules ou nos alambics énormes, afin de progresser concrètement dans notre recherche d'une meilleure société humaine. Car c'est du minuscule au cosmique que ce travail nous entraînera. Et entraîne déjà ceux qui s'y confrontent. Comme les poètes qui savent qu'il faut tantôt écrire une ode à la tomate ou à la soupe de congres, tantôt écrire les "Châtiments". Sauver une herbe médicinale en Amazonie et garantir aux femmes la liberté, l'égalité, la vie souvent.

 

Et surtout, surtout : disons à nos enfants qu'ils arrivent sur Terre quasiment au début d'une histoire et non pas à sa fin désenchantée. Ils en sont encore aux tout premiers chapitres d'une longue et fabuleuse épopée, dont ils seront, non pas les rouages muets, mais au contraire les inévitables auteurs. Il faut qu'ils sachent, que, ô merveille, ils ont une oeuvre faite de mille oeuvres, à accomplir ensemble avec leurs enfants, et les enfants de leurs enfants. Disons-le haut et fort, car beaucoup d'entre eux ont entendu le contraire et je crois moi que cela les désespère. Quel plus riche héritage pouvons-nous léguer à nos enfants que la joie de savoir que la genèse n'est pas encore terminée, et qu'elle leur appartient ?

 

Qu'attendons-nous?

L'année 2014 ? La voici."

 

 

03/12/2013

Science et conscience

 

 

 

Fritz Haber (Xavier Lemaire) était un chimiste allemand qui mit sa science au service de l’industrie, si bien qu’il permit de fabriquer des engrais afin de nourrir la planète, et des gaz asphyxiants pour faire mourir l’ennemi.

Pour la première utilisation il reçut le Nobel en 1918, mais comment accepter la seconde. Sa femme, Clara Immerwahr (Isabelle Andréani), chimiste elle-même est révoltée par les premiers essais, à Ypres, en 1915, sur le front de la Somme, d’un gaz mortel baptisé « ypérite ». D’où ce cri désespéré qu’elle lance à celui en qui elle avait toute confiance : « Qui es-tu Fritz Haber ? ». théâtre,poche-montparnasse,isabelle andréani,xavier lemaire,claude cohenElle ne reconnaît plus le jeune chimiste, prénomme Jacob, brillant chercheur qu’elle a épousé et qui, pour se faire accepter dans la société allemande, s’est converti au protestantisme, et la confine au foyer alors qu’elle était la première femme à recevoir un doctorat en chimie.

Elle argumente de la morale, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » comme le disait Rabelais. Elle raisonne, il impose, elle supplie, il ordonne, elle pleure, il ricane. En une nuit, seront détruits quinze ans de confiance, de bonheur construit sur des affinités, une ascension sociale partagée. Il est devenu un Prussien intraitable, et il ne voit plus en elle qu’une « mama » juive. Il part vers d’autres expériences. « Un savant appartient au monde en temps de paix et à son pays en temps de guerre. » affirme-t-il. Elle se suicide.

L’auteur, Claude Cohen montre l’affrontement du couple dansthéâtre,poche-montparnasse,isabelle andréani,xavier lemaire,claude cohen cette effroyable soirée. Lui aveuglé de nationalisme hautain, elle, admirable d’humanité. La mise en scène de Xavier Lemaire nous plonge au cœur du désarroi de cette femme. Les lumières de Stéphane Baquet les isolent autour d’une table encore dressée. Il porte fièrement l’uniforme, elle est vêtue d’un gris fané (costumes de Rick Dijkman), en deuil de ses illusions. Dans la petite salle où ils jouent, pas un battement de cils n’échappe au spectateur.

Après l’ypérite, Haber mit au point un puissant insecticide, le zyklon B, et même s’il n’en connut pas les applications que les nazis en firent, la pièce de Claude Cohen pose de vraies questions sur la science.

 

 Photos © Laurencine Lot


Qui es-tu Fritz Haber de Claude Cohen

Théâtre de Poche-Montparnasse

Du mardi au samedi à 21 h, dimanche à 17 h

 

01 45 44 50 21