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27/10/2013

Olympe l’utopiste

 

 

 


Théâtre, Histoire, Théâtre du Lucernaire, Elle n’avait peur de personne, Marie Olympe Gouze, veuve Aubry, dite Olympe de Gouges.  On la disait bâtarde, fille naturelle du marquis Le Franc de Pompignan disaient les uns, de Louis XV, disaient les autres. Elle avait été mariée à seize ans, et veuve à dix-huit. Une chance pour elle de s’émanciper et de quitter Montauban avec son fils. Peu d’instruction, mais une intelligence remarquable, elle écrit. Les salons s’ouvrent, et en 1774, elle est déjà une figure de L’Almanach de Paris. On l’accuse de mener une vie galante  car elle a refusé de se remarier, le mariage étant pour elle : « le tombeau de la confiance et de l’amour. » Elle préfère sa troupe de théâtre itinérant et une de ses pièces,
Zamore et Mirza, ou L’heureux naufrage est reçue à la Comédie-Française en juin 1785. Mais comme elle dénonce (déjà !) l’esclavage des noirs, en réclame la suppression, et vilipende « l’injuste et puissant intérêt des blancs », les comédiens tergiversent et il faudra attendre 1792, pour qu’elle soit publiée et…jouée sous le titre L’Esclavage des nègres.

Elsa Solal a choisi de montrer Olympe (Anne-Sophie Robin), dans les derniers mois de son existence, en 1793, sous la Terreur. Elle a quarante-cinq ans. Sylvie Pascaud choisit un espace vide, sorte de ring où Olympe subit comme Théroigne de Méricourt, l’humiliation de la « correction publique », administrée par celui qui joue aussi l’accusateur public, Fouquier-Tinville (Gilles Nicolas). Théâtre, Histoire, Théâtre du Lucernaire, Elle est aussi admonestée par Louis-Sébastien Mercier (Martial Jacques) qui fut un temps son amant, et qui s’inquiète pour elle, lui conseillant la prudence et le silence : « je vous supplie d’arrêter vos lettres publiques ». Et elle, se préoccupe du sort des détenus, et affirme : "ma voix ne se taira pas."

L’espace est gris et vide, (scénographie de Valérie Jung) meublé seulement de trois sièges, l’un, vaguement Louis XVI, l’autre moderne, chaise de bureau à roulettes, le troisième en forme d’escabeau de bibliothèque de bois chantourné. Des piques, surmontées de perruques complètent le décor. Tout est sobre, impressionnant. Les jeux de lumières de Patricia Godal soulignent les affrontements.

Théâtre, Histoire, Théâtre du Lucernaire, Olympe, en corset et jupon pantalonné, est presque nue devant ce pouvoir mâle. Fragilisée, elle résiste, elle tient tête. Louis-Sébastien Mercier parle comme l’Arlequin du Jeu de l’Amour et du hasard qui prétend aimer Lisette « en dépit des fautes d’orthographe ». Lui le littérateur confirmé, auteur d’une utopie Uchronie (qu’il situe en 2440) rêvait d’un monde où le mérite remplacerait les privilèges. Olympe l’utopiste, demande pour les femmes les mêmes droits que les hommes, et d’abord le droit de vote : « puisqu’elles ont le droit de monter à l’échafaud, elles doivent avoir également celui de monter à la tribune ». Elle imagine des hôpitaux-maternités pour les femmes, le droit de s’instruire, de divorcer, de faire reconnaître leurs enfants nés hors mariage, des caisses de solidarités, l’impôt sur la fortune. Elle crie son rejet des fanatiques, de la peine de mort, du sang versé, de l’esclavage.

Pour la faire taire, Fouquier-Tinville la fit condamner à mort, elle fut guillotinée le 3 novembre, dix-sept jours après Marie-Antoinette, à qui elle avait adressé le Préambule de sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.

Aujourd’hui, enfin, l’Histoire et le Théâtre la réhabilitent. 

 

 

Terreur-Olympe de Gouges d’Elsa Solal

Théâtre du Lucernaire à 18 h 30

01 45 44 57 34

Jusqu’au 4 janvier 2014

 

 

 

22/10/2013

Sacré William !

 

 

- Je ne comprends pas votre mauvaise humeur. Ce n’est pas la première fois que nous voyons un classique « dépoussiéré » !

- Dépoussiéré ? Transposer la chronique du XIIIe siècle d’un Danemark convoité par le royaume de Suède dans un « club-house » du XXe, c’est travestir les enjeux politiques qui se profilent derrière les querelles intestines. Dépoussiéré ! Vous voulez dire « dénaturé » ! Dans ce lieu unique et complètement fermé où se joue la « tragédie », où se trouve l’espace scénique ouvert que propose Shakespeare ? Ce voyage qui va des remparts d’Elseneur aux différentes salles du château, de la chambre de la Reine à la plaine, au cimetière et retour au château ? On  enterre Ophélie dans la cave du club ? Et vous n’êtes pas étonné d’y trouver le crâne de Yorick ? Ce n’est plus une tragédie, c’est une farce, une parodie de potache ! Dépoussiéré ! Vous voulez dire « dégradé » !

- Ah ! Je reconnais bien là votre démesure ! Tout de même,  il me semble qu’Hamlet n’était pas si mal interprété.

- Heureusement ! C’est vrai, et là, vous avez raison, les comédiens ne sont pas en cause. Denis Podalydès est un Hamlet poignant, Eric  Ruff, qu’il soit le fantôme du feu Roi, le premier comédien, ou Fortinbras, joue la grandeur, la noblesse et atteint le sublime. Hervé Pierre est parfait en Claudius, usurpateur hypocrite, manipulateur repu, conspirant la mort de ses adversaires, Alain Lenglet fait un Horatio fidèle en qui on a confiance, Jérôme Pouly donne le ton exact du frère protecteur, du fils respectueux puis de l’homme exaspéré de désespoir. Gilles David est un Polonius convaincant, et Elliot Jennicot pourrait donner un Rozencrantz irréfutable, si son compère Guildenstern n’avait été transformé en marionnette pour numéro de ventriloque !

- Mais vous savez bien que Rozencrantz et Guildenstern ne sont que des marionnettes entre les mains du Roi.

- Vous oubliez qu’ils sont aussi manipulés par Hamlet. Et que ce dernier leur fait avouer qu’ils sont aux ordres de Claudius. Et qui le premier mange la grenouille ? « the gentle Guildenstern » comme l’appelle la Reine ! « Monseigneur, on nous a fait venir » avoue-t-il. Décision solitaire ? Pas du tout, mais après un aparté où Rozencrantz lui demande « Qu’en dites-vous ? ». Car ce couple de « clowns » aristocratiques, forme avec le couple de « clowns » populaires, les fossoyeurs, les personnages qui donnent la respiration comique entre les scènes tragiques.

- Comique ?

- Les discussions, socio-physico-politico-mystiques, empreintes de bon sens ou teintées d’absurde, commentent et éclairent les événements, et souvent, redonnent le sourire au spectateur. Rappelez-vous Rosencrantz et Guilderstern sont morts de Tom Stoppard. Voilà un Britannique, - d'adoption, d'accord, mais ce sont les plus fidèles - qui, en 1966, avait bien compris l’importance de ces personnages secondaires.

- J’y vois surtout des personnages ballottés par les puissants et contraints d’obéir à leurs caprices.

- Bien sûr ! Et c’est en eux que le plus humble des spectateurs peut se reconnaître. C’est l’essence même de leur rôle. À moins qu’on n’ait pas les moyens de payer deux comédiens, - ce qui ne me semble pas être la raison au Français - je ne vois aucune logique à supprimer Guildenstern ! Aucune de faire de la Reine une pocharde !

- Le remords peut-être… Ou la conscience de sa culpabilité.

- Et d’autre part, je me demande pourquoi, après avoir vu Ophélie absorber des barbituriques dans les toilettes des dames, on garde le récit de sa mort, « drown’d », « in the weeping brook ». On pouvait se contenter de « muddy death », au point où on en était ! 

- Vous avouerais-je que je vous rejoins sur cette représentation d’Ophélie. La voir se dénuder sans pudeur m’a choqué.

- Eh bien ! Pas moi, voyez-vous ! Car je vois en elle une fille devenue folle parce que séduite et abandonnée. Ses chansons sont claires : « Let in the maid, that out a maid/never departed more », puis, plus loin : « before you tumbled me/You promised me to wed », et le galant répond : « I ha’done », « thou hadst not come to my bed ». Elle s’est donnée à Hamlet, c’est évident. Elle a transgressé l'interdit de son père et de son frère. Et Hamlet l'a repoussée après être venu l'adorer. Les lettres, les serments, les caresses, puis, plus rien : "le couvent!" dit-il... Son désarroi tourne à l'obsession. N'oubliez pas que parmi les fleurs qu’elle offre, dans cette scène, il y a la rue. La rue à fleurs jaunes, plante réputée abortive…

- Là, c’est vous qui « déformez »…

- À peine ! Mais soyez tranquille, ce sacré William survivra au massacre. Depuis des siècles, il en a vu d’autres. Et nous avons, pour nous, les souvenirs vivaces des Hamlet mis en scène par Vitez, Huster et Chéreau. Autrement plus poétiques, plus fidèles à l'auteur et à son traducteur.

- Oui, tout n’est pas pourri dans ce royaume !




29/09/2013

Mensonge crédible

 

  

théâtre,théâtre de la madeleine,xavier daugreilh,nicolas briançonSes premières pièces parlaient d’amour. Quand j’avais publié Accalmies passagères (1997),  j’avais évoqué la cruauté des personnages de Marivaux et de Rohmer, leurs tourments, leurs doutes, et la souffrance qu’ils cachaient mal derrière leur ironie. Itinéraire bis (2001) et Futur conditionnel (2008) racontaient des amours angoissées, des renoncements, des désespoirs masqués d’humour, puis de mensonges dans Sans mentir (2008).

Xavier Daugreilh, aujourd’hui, place le mensonge au centre de son œuvre : Mensonges d’état. Et il ne parle plus d’amour, ou si peu ! L’Histoire entre en scène. Et avec quelle maîtrise !

Nous sommes en 1944, et les Alliés préparent le débarquement. Mais, pour éviter que ne se reproduise le désastre de 1942, à Dieppe*, les Anglais et les Américains décident de faire croire  que l’opération Fortitude (« courage » en anglais) qui se prépare sur les côtes normandes ne sera qu’une diversion, que le vrai aura lieu en Aquitaine ou à Calais. Il faut donc mentir à tous, et rendre « le mensonge crédible ».

théâtre,théâtre de la madeleine,xavier daugreilh,nicolas briançonD’un côté les Anglais, le colonel Bannerman (Samuel Le Bihan) et le Wing Commander Whitley (Éric Prat) et les Américains, le général Patton (Jean-Pierre Malo) et le major Banks (Michael Cohen), élaborant une stratégie complexe avec des troupes fantômes, de faux chars, faux avions, faux aérodrome, faux incendies, faux pompiers, faux télégrammes, faux messages radio - mais de vrais morts sacrifiés au nom de la raison d’état,- et, pour faire bonne mesure, un agent double : une Hongroise, Garbo Anasztazia Bàlint (Marie-Josée Croze), et René, un jeune Français (Aurélien Wiik) qui rêve d’action. Au même moment, le colonel Von Roenne, chef des services de renseignements allemands,(Bernard Malaka), de l’autre côté du Rhin épluche les messages, scrute les photos, croise les renseignements et se méfie des Anglais, sans se douter que Pietzsch, son aide de camp (Pierre Alain-Leleu) est lui-même un agent de liaison « retourné ».

Le décor de Pierre-Yves Leprince change rapidement : deux bureaux, deux lieux comme en un montage alterné cinématographique, pour des séquences rythmées, dans l’intervalle desquelles le metteur en scène, Nicolas Briançon, projette des images d’actualités de l’époque, une chanson cocardière, des musiques de Wagner et de Beethoven. Les lumières de Gaëlle de Malglaive conduisent ces changements sans temps mort. Le spectateur est emporté dans le tourbillon de l’Histoire, passionnément accroché par les péripéties et les répliques.

 théâtre,théâtre de la madeleine,xavier daugreilh,nicolas briançonXavier Daugreilh donne à son Patton la truculence ironique qui le rend vraisemblable, et aux stratèges alliés le cynisme de ceux qui sacrifient tout à leur but suprême. Il n’abandonne pas totalement les jeux de l’amour en inventant le personnage d’Anaztazia, inspiré de l'agent Garcia, alias Garbo, alias Arabal, - qui , à ma connaissance était du sexe masculin, mais "personne n'est parfait!" - et le trouble dans lequel cette femme jette le major américain induit sa fin tragique, aboutissement de toutes les manipulations des apprentis sorciers galonnés. Mais l’intérêt de Mensonges d’état réside dans l’attention que l’auteur porte à la « responsabilité des hommes », comme Shakespeare, Byron, Montaigne qu'il lui arrive de citer.

On disait souvent que seuls les auteurs anglais savaient animer leurs œuvres du souffle de l’Histoire. Après Pinter, Hare, Wesker, Harwood et Barker il faudra désormais compter avec Xavier Daugreilh.


Photos : © Pascal Victor 

 

 

 

·      * L’opération Jubilee fut une tentative de débarquement des Alliés le 19 août 1942 sur le port de Dieppe. Après neuf heures de combat, ils durent réembarquer. Près de 2000 hommes y laissèrent leur vie. Autant furent faits prisonniers.

 

Mensonges d’état de Xavier Daugreilh

Théâtre de la Madeleine

01 42 65 07 09

www.theatredelamadeleine.com