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30/04/2008

Une folle journée

 

 Avec sa réputation de rêveur, Jean-Louis Bauer en surprendra plus d’un par sa nouvelle pièce. Une vie de château est une comédie musicale insolente et hilarante.

Jugez de la fable. Un Président (de la République) hyperactif, narcissique, cynique, et mal embouché, traque son épouse versatile et frivole, tandis que le Premier ministre, cerné par les manifs, est dépassé par les changements continuels d’emploi du temps. Survient alors un animateur de radio aux dents longues. Que voulez-vous qu’il advienne ?

Sur un rythme infernal, le Président fonce dans le mur. Sa femme virevolte, ses thuriféraires valsent, et son Premier ministre n’arrive pas à démissionner.

Les ambitions des uns font le malheur des autres, mais le bonheur des lecteurs, en attendant que les spectateurs hurlent de rire. Profitez de cette folle journée au « château », entre la Dame de chez Maxim’  de Feydeau et Les Prétendants de Lagarce.

Une vie de château, de Jean-Louis Bauer, Fayard, 12 €

 

14/04/2008

L’imagination en liberté

     Cyrano n’était pas du tout celui que l’on pensait. Sa passion platonique pour sa cousine Roxane ? Une invention toute pure ! L’auteur loue « les jeunes garçons » qui, pour l’endormir, lui chatouillaient les cuisses « avec minoteries et délicatesse ». Sa mort au crépuscule dans les jardins d’un couvent parisien ? Une métaphore romantique. Cyrano mourut à trente-six ans chez un cousin à la campagne. Cependant, Rostand ne ment pas, il édulcore. Cyrano avait bien été assommé dans une rue parisienne sans qu’on sût si c’était un accident ou une attentat. Il avait aussi imaginé ces voyages dans la lune dont il entretient de Guiche pendant que, chez Rostand, Christian épouse Roxane. Seulement, dans la réalité, ces voyages étaient moins une fiction scientifique que le moyen de critiquer « l’orgueil insupportable des humains » et d’attaquer « les prêtres (qui) brident si bien la conscience des peuples. »

     Cyrano était un libertin subversif, fin connaisseur de Giordano Bruno, Copernic, Galilée et  « hérétiques », et autres apostats condamnés par l’Eglise romaine. Savinien de Cyrano de Bergerac entretient le rêve d’un « pays où l’imagination est en liberté ». Autant vous le dire tout de suite, ses écrits furent censurés, passant sous le manteau dans un cercle d’amis, on les publia bien après sa mort.

      Benjamin Lazar les réunit à la scène pour jouer lui-même un spectacle qui se veut délicieusement archaïque. Une rampe de vraies chandelles éclaire le jeune Cyrano qui entre avec une lampe sourde à la main.2e5e7d7d29ef1d4c951e24bf5467ba72.jpg À jardin, deux musiciens, Florence Bolton (dessus et basse de viole), et Benjamin Perrot (Théorbe, guitare et luth) : Instruments baroques bien entendu, accrochés à un portant. Ils vont accompagner le récit de Cyrano, le ponctuer, en souligner les épisodes en interprétant des « sarabandes », « musette », « prélude », « allemande », « bourrée » et autres, tous morceaux du xviiesiècle.858182807a7659be986d004f592e57f6.jpg

     Benjamin Lazar raconte ses voyages. Il parle en accentuant « roi » en « roué », et en prononçant toutes les lettres, même les muettes, "les fumées", se dit les "fuméeeesss", comme le veut son maître Eugène Green. Le procédé peut paraître amusant, il devient vite artificiel et ralentit l'action. Dommage, car la mise en scène est soignée, subtile avec son jeu de lumières.  Une telle profération met trop de distance dans la précieuse et insolente parole de Cyrano qui, par l’absurde, s’en prend aux rois, aux prêtres, à toutes les religions : si un chrétien « mange un mahométan », l’enfant à naître sera-t-il « un beau petit chrétien » ? Très actuelle aussi est la dénonciation de toute autorité, y compris celle des parents : - « Je voudrai bien savoir si les parents songeaient à vous quand ils vous firent ! » . Le droit de ne pas naître, vous connaissiez ? Et le droit, pour les fils de désobéir à la loi, puisque ceux qui les ont faites « étaient des vieillards ».

     C'est donc un spectacle iconoclaste à conseiller aux commémorateurs et héritiers de mai 68... On pourrait affirmer que Cyrano les a inspirés.

 

 

 

Photos de Nathaniel Baruch

 

L’Autre monde ou Les États de la Lune d’après Savinien de Cyrano de Bergerac

Adaptation et mise en scène de Benjamin Lazar

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet

Jusqu’au 26 avril

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15/03/2008

Vengeances ou grandes manœuvres ?

Vengeances 

     L’œuvre dramatique d’Hanokh Levin est immense et la mise en scène des Marchands de caoutchouc (1996) par Jacques Nichet, avait permis de la découvrir. Il existe une cinquantaine de pièces sur lesquelles les dramaturges pourront encore aiguiser leur esprit*. Nous avions vu, en décembre dernier Une laborieuse entreprise aux Athévains et nous en avions apprécié l’humour

     Aujourd’hui, on donne, au Studio de la Comédie-Française, Douce Vengeance et autres sketches, textes écrits pour le cabaret. Ces formes courtes conviennent au Studio, et les personnages leviniens, perdus dans leurs mesquineries quotidiennes exhibent sans vergogne leurs vengeances inutiles. Les êtres humains de Levin accumulent tant de maladresses qu’il est impossible de les haïr et qu’il vaut mieux en rire.

     Galin Stoev, le metteur en scène les imagine au travail, et multiplie les accessoires d’un bureau moderne. La profusion technologique de la scénographie (signée Saskia Louwaard et Katrijn Baeten) semble nuire à la fluidité de l’ensemble. On aimerait plus de rapidité, plus de légèreté dans ces tranches de vie.

     Mais ne boudons pas la tranche qu’on se paye en voyant Claude Mathieu, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Adrien Gamba-Gontard, Judith Chemla, tour à tour grands benêts, frustrés timides, petites godiches, ignorants péremptoires et ratés honteux. Au cours d’un véritable marathon, ils montrent sans faiblir, dans une transe joyeuse, comment la cruauté, l’ignorance, la vulgarité, transforment la société des hommes en monde humiliant et injuste. On ne louera jamais assez le mérite des comédiens français.

     Et profitons-en pour les soutenir quand leur réputation est attaquée.

Grandes manœuvres ?

      Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, dans une « lettre ouverte »«, vient de répondre à un article du Figaro. Il est blessé, douloureux, et on le comprend. Cependant, attaquer la Comédie-Française dans sa programmation, et donc dans celui (ou celle) qui la dirige, n’est pas nouveau. Dès la nomination de Muriel Mayette, rumeurs et critiques ont tenté d’abattre sa jeune détermination. Mais doit-on reprocher à celle qui fut nommée par le pouvoir en place, la muflerie avec laquelle Marcel Bozonnet et Jean-Pierre Jourdain furent « remerciés » ? En grossièreté, on a fait mieux depuis.

     Il y a toujours eu des spectacles réussis et des succès contestés, il y eut de tout temps, des détestations injustes. Jean-Pierre Vincent, Antoine Vitez et Jacques Lassalle, pour grande que fût leur renommée, ne firent pas l’unanimité et des cabales honteuses ne les épargnèrent pas. Un certain milieu théâtral préfère des administrateurs qui font ronronner la maison dans une quiétude béate, mais, voyez comme les gens sont méchants, même du temps d’iceux, il y eut des couacs.

     On voit souvent, à l’Opéra, de ces remous dès qu’une nouvelle mise en scène dérange les certitudes des abonnés. Ils protestent avec véhémence et conspuent le chef d’orchestre ou le metteur en scène qui prend la liberté de modifier leur point de vue sur l’œuvre.

     Il me souvient au Français, d’une mise en scène de Tartuffe où mon voisin s’indigna avec violence quand Michel Etcheverry parut, dans le rôle de l’Exempt, avec la perruque de Louis XIV. Quel scandale en effet ! De quoi monter à l’assaut ! Le fanatique Tartuffe l’avait laissé de marbre, mais la référence politique le hérissait…

    Politique ? Oui, c’était l’aspect politique de la pièce qui choquait, comme aujourd’hui dérangent les choix de la Comédie-Française. Il ne faudrait pas se tromper de cible. Peut-être devrait-on se demander ce que dissimule de manière récurrente, les critiques venimeuses contre la Culture quand on demande d’en quantifier les résultats ? Vengeances ou grandes manœuvres ?

     Depuis la nomination de Muriel Mayette, la Comédie-Française s’ouvre plus largement aux auteurs contemporains et au monde (mondialité mais pas mondialisation). Elle bouillonne d’inventions. Entre les trois salles, Richelieu, le Vieux-Colombier, le Studio, entre le répertoire et les découvertes, les hommages aux comédiens, les portraits, cartes blanches, lectures, débats, cours magistraux, jamais la Maison n’a autant créé, n’a autant bourdonné, méritant à juste titre les abeilles de son blason.

     À l’heure de la marchandisation, de la starisation, on voudrait sans doute que la Maison de Molière s’ouvre au second marché ? Que des actions de la société de comédiens soient cotées en bourse ? Mais l’essentiel de l’art dramatique n’est-il pas de donner aux hommes le goût de vivre ensemble, de se parler et de retisser l’étoffe de leurs rêves ?

     Tout n’est pas réussi ? Et alors ? Vous savez bien que seul, Dieu est parfait. Et encore, si on consulte les hommes, aucun n’est satisfait.

* Les œuvres d’Hanokh Levin sont publiées aux éditions Théâtrales 

     Douce vengeances et autres sketches d’Hanokh Levin

    Au Studio-théâtre de la Comédie-Française à 18 h 30

     01 44 58 98 58