« 2007-10 | Page d'accueil | 2007-12 »

30.11.2007

"Une vaste porte sur le Ciel"

     Les peuples mongols ont une histoire. Mieux, une épopée. Celle de Temujin, un jeune homme audacieux qui, au XIIe siècle, unifia les tribus nomades des steppes et en 1206, fut proclamé par elles : « chef suprême », Gengis Khan.

     Sans doute les rois dépossédés de leurs trônes, les villes pillées retinrent son nom comme celui d’un conquérant impitoyable. Henry Bauchau y voit un homme indomptable qui se présente comme un justicier pour les peuples, et qui, pour satisfaire son rêve de liberté ouvre « le monde comme une vaste porte sur le Ciel. » Il cherche Dieu, et se méfie des prêtres : « Le Coran, il fallait l’ouvrir, et vous l’avez fermé. » S’appuyant sur des lettrés comme Tchélou t’saï (Michael Maïno), il fait écrire la Loi. Au bout des victoires, lui qui chevauchait, « ivre de vent » dans les steppes sans frontières, doit un jour s’arrêter, paralysé, et mourir.

     Henry Bauchau écrit l’errance dans un verbe claudélien, et ouvre une quête à la fois chrétienne et brechtienne dans ses affirmations : « On peut rassasier les pauvres, jamais les riches », comme dans ses interrogations. « Qu’est-ce qu’un homme ? » demande Gengis Khan, « Quel est son prix ? » demandait Brecht. La Chine ? « Son peuple l’a sauvée » dit Bauchau. « La chose appartient à qui la rend meilleure » disait Brecht.

     Dès le premier tableau, l’auteur peint un Temujin (Laurent Letellier) complexe, à la fois respectueux de sa mère (Marta Terzi,) mais rebelle à la tradition. Fidèle à la mémoire du fondateur, son père, Yesugeï, il aspire à la simplicité. Il exalte, face à Timour (Thomas Blanchet) la force de l’obéissance consentie devenue amitié, et face à Djébé (Lorenzo Baïtelli), le sublime de la clémence. Entouré de guerriers, amis ou ennemis (Alexandre Barbe, Sarkaw Gorani, Bertrand Nadler, Régis Vallée), il reste seul et doit renoncer à l'amour de Choulane (Delphine Haber).

     La phrase est lyrique et les chœurs en soulignent la musique. Benoît Weiler, le metteur en scène, élargit l’espace scénique avec trois écrans, l’un central, les deux autres latéraux, sur lesquels il projette des images de steppes, de cavaliers, une tête de bouddha, les calligraphies sacrées (vidéo : Thomas Johnson). Au fond un praticable étroit pour ceux qui dominent. On aperçoit à jardin, entre les deux écrans, derrière un rideau rouge, les deux musiciens, Geoffrey Dugas aux percussions et aux bols chanteurs, Vincent Martial à la flûte. Ils accompagnent dix comédiens magnifiques qui tous, sauf Laurent Letellier, interprètent plusieurs rôles, et dansent aussi, rythmant des rites barbares, qui rappellent ceux des possédés du Destin de Youssef Chahine.

     À chaque peuple ses couleurs, brun et ocre pour le peuple des steppes, les Mongols ; rouge et or pour le peuple du riz, la Chine; et pour les Persans, le peuple des jardiniers, une gamme de bleus, de l’indigo au turquoise. Chaque costume brodé, incrusté, passementé, galonné, crée un individu et devient un poème sous l’inspiration conjuguée de Dominique Lallau et Hervé Rozelot.

     Gengis Khan mis en scène par Benoît Weiler s’inscrit dans les plus puissantes créations de la saison. Sa victoire, c'est la Beauté. Le modeste Théâtre 13 s’est surpassé.

     L’épopée de Gengis Khan avait un poète, elle vient de trouver, avec l'équipe du théâtre de l’Estrade, des interprètes à sa mesure.

 

 

 

Gengis Khan de Henry Bauchau

Jusqu’au 23 décembre

Théâtre 13

01 45 88 62 22

De fameux duettistes

    Pas très ensoleillés les duettistes qu’on appelait les "Sunshine Boys". Pendant quarante-trois ans, ils ont fait hurler de rire les spectateurs, puis un jour, leur duo comique a viré à l’aigre. Il y a dix ans,  Al a planté Willie pour prendre sa retraite imposant à son partenaire de se retirer aussi. Et Willie ne lui pardonne pas. Reclus dans un studio minable, il tyrannise son neveu Ben (Waas Gramser) et remâche sa rancune.

     Dans cette comédie amère de Neil Simon, Kris Van Trier joue Wi336cdb7b5c8a0bc5ab915616c4ddbe79.jpgllie le teigneux et Herwig Ilegens, Al le flegmatique. Ben leur obtient un contrat pour rejouer le temps d’un hommage à la comédie. Ils répètent, ils s’excitent, ils exigent une partenaire, jolie fille bien roulée qui jouera l’infirmière (Kyoko Scholiers). Et Willie irascible s’écroule pendant la répétition.

     Kris Van Trier et Herwig Ilegens présentent un fameux numéro. Ils sont parfaits. Pourtant, ils jouent depuis moins longtemps que les Sushine Boys. Dix ans environ, avec le « tgStan ». Depuis qu’ils ont interprété Marius de Pagnol avec l’accent flamand, ils se nomment « compagnie Marius », qu’ils abrègent en « comp.Marius ». Avec « un minimum de moyens, un maximum d’imagination », ils s’installent n’importe où : granges, cirques, extérieurs, et même, théâtre à l’italienne, comme aujourd’hui, avec cette comédie de Neil Simon. Ils tendent des toiles peintes et utilisent des accessoires désuets. Mais on rit.

     Un peu de nostalgie se mêle à ce rire. Willie et Al représentent ces numéros issus du music-hall qui ont enchanté une comédie américaine tout en finesse et en sentiments généreux. Cet univers disparu, englouti dans le cynisme ambiant renaît ici, sur scène, et ces artistes de la comp. Marius font revivre des personnages qui demeurent très proches de nous, de nos préoccupations, de l'inquiétude de perdre son emploi, son rôle dans la société, de mourir à soi-même quand on disparaît pour les autres. Ils ont le sérieux des grands humoristes.

« Mais ce n’est pas grave, puisque c’est drôle » aurait dit Neil Simon.

Les Sunshine Boys

Texte de Neil Simon

Par la Comp.Marius

Jusqu’au 15 décembre à l’Athénée

01 53 05 19 19

29.11.2007

Une entreprise à hauts risques

     Pour faire une bonne scène de ménage, prenez un couple qui a dépassé de cinq ans la date de péremption, c’est-à-dire les noces d’argent. Choisissez un conjoint ronfleur et l’autre insomniaque, nappez de mauvaise foi, saupoudrez de jalousie, et laissez mijoter sous les feux de la rampe. Goûtez. Un peu amer ? Oui, mais succulent !

     Vous obtenez Yona (Philippe Lebas) qui ressasse ses griefs contre Leviva (Christine Joly) : « trente ans de merde ! ». Ils ont trimé, élevé des enfants qui se sont envolés. Cette nuit, il est bien décidé à la quitter, et il la réveille pour le lui dire. Il la connaît bien et anticipe toutes ses réactions. Elle sait tout de lui, et en particulier que c’est un un velléitaire et que sans elle, il ne posséderait pas grand-chose : « j’espère que tu es suffisamment adulte pour comprendre que je ne suis pas le problème… [mais] le prétexte. » riposte-t-elle à celui qui vient de la jeter à bas du lit en alléguant qu’elle ne rêvait pas de lui.

     Il affirme ce soir que ses aspirations sont « beauté et spiritualité », mais avec Leviva, il ne parlait que de hareng. Elle pleure, elle hurle à la mort, il fait sa valise. Elle prend à témoin les ombres familiales disparues. Il va partir. L’arrivée impromptue de Gounkel (Jean-Pierre Mesnard) va tout changer. Il est deux heures du matin, il a vu de la lumière, il prétend qu’il a besoin d’aspirine pour soigner sa migraine.

14a3e094229ab9c3b3fa14ff423d3d13.jpg

Photo © Arthur PEQUIN.

Gounkel ? Ça fait cinquante-cinq ans qu’il est seul dans son lit, alors il veut qu’on l’aime. Il s’incruste. On jurerait que Yona et Leviva ont vu Les Boulingrin de Courteline ou Danse de mort de Strindberg. Ils se rabibochent vite fait pour chasser l’intrus, et battre ainsi leur pas de deux querelleur jusqu’à la dernière nuit. Christine Joly et Philippe Lebas ont une combativité exceptionnelle. Le trio bouscule joyeusement tous les clichés sentimentaux, et le dernier duo ne manque pas d’émotion.

La scénographie de Jean-Pierre Berthommier place à jardin de face, un lit conjugal blanc dans un décor d’un gris léger (Alain-Bernard Billy), et entre la commode posée à cour, l’espace scénique est réservé au champ de bataille : vêtement épars des conjoints, sol où Yona vide la forme gibbeuse qui occupait la couette à sa gauche. Entre chaque séquence, la scène plonge dans la pénombre tandis qu’une lumière rasante et la bande son (Marc Brochet) font entrer la rumeur de la ville, brisant l’intime par un semblant de social.

C’est cruel et drôle, avec des fulgurances réalistes qui provoquent le rire. Le texte est cru, mais jamais vulgaire. Et Hannock Levin, manie constamment le décalage avec les apartés et les réflexions au spectateurs.

Pas facile la vie à deux ? Mais impossible de vivre seul ! L’entreprise conjugale est à hauts risques, au bord de la faillite. Yona est souvent prêt à tout larguer, mais Levina ne dépose jamais le bilan. Un maîtresse femme ! De celle dont on fait les noces de platine, ou de diamant.

Une laborieuse entreprise de Hanokh Levin

Jusqu’au 30 décembre

Théâtre Artistic Athévains

01 43 56 38 32

27.11.2007

L’ascenseur social est réparé

     Brave petite Rita (Adriana Santini) ! Alors qu’elle a quitté l’école sans diplôme, que ses copines et son mari se contentent du karaoké le samedi, et de la télé les autres soirs, à vingt-six ans, elle s’est inscrite à « l’Université pour tous ». Elle débarque un soir dans le bureau de Frank (Pierre Santini), un professeur désabusé qui noie ses désillusions avec le whisky qu’il planque dans sa bibliothèque. L’universitaire rencontre la prolétaire et ne croit guère que l’ascenseur social puisse fonctionner.

     Rita est une nature. Franc parler et amour-propre : elle ne se laisse pas intimider. Frank ne se démonte pas devant les provocations de la donzelle. Elle a tout à apprendre ? Ça tombe bien, elle veut tout savoir. Elle est subjective, mal embouchée, vulgaire, le pédagogue s’appuie sur une maïeutique de l’individualité, pour lui faire découvrir la Littérature.

     Et, vous l’avez deviné, au bout du cursus jalonné de scènes de colère, de révoltes, de déceptions, qui gagne ? C’est Rita ! Pas toute seule, avec Frank, naturellement…

d7d82f101849e3bfc5373c6cab186804.jpg

     Mais qu’est-ce que vous allez imaginer ? Frank n’est pas Pygmalion, juste un homme vieillissant qui s’est trouvé une raison de redevenir lui-même, et s’est choisi, à défaut d’une fille, une disciple fidèle.

     Adriana Santini donne à son personnage la verdeur de son âge, et, outre une interprétation d'une grande sensibilité qui gomme toute ambiguïté, elle signe une nouvelle adaptation du texte de Willy Russell, L’Éducation de Rita. On l’admire l’une et l’autre. Pierre Santini est un guide authentique et généreux.

     Quand il s’agit d’enseigner les concepts littéraires, vous ne l’aviez pas oublié, Métaphore et Métonymie, sont deux déesses. On les retrouve dans l’art de la mise en scène où Christophe Lidon joue avec les piles de livres qui se déplacent quand le savoir change de tête. Celle dont la scolarité est en panne rencontre celui qui détient les connaissances et qui l’élèvera, sans rien perdre de lui-même, aux étages qui s’appellent Initiation, instruction, éducation, apprentissage, sans oublier  l'ultime et sublime : reconnaissance.

     Ah ! que c’est beau la vie au théâtre !

L’éducation de Rita de Willy Russell

Nouvelle adaptation d’Andriana Santini

Théâtre Mouffetard

Jusqu’au 5 janvier 2008

01 43 31 11 99

26.11.2007

Débloguer aux Diablogues

     En ce temps-là, on ne parlait pas de blog, ni de « diablogue ». Le mot n’existait pas, mais la chose, si. L’inventeur, Roland Dubillard faisait le diable à deux, tous les après-midi à cinq heures avec Grégoire et Amédée, qui dialoguaient cinq minutes et ces discussions oiseuses réjouissaient les « chers auditeurs »… Les deux grands naïfs qui causaient dans le poste n’avaient pas de prétention scientifique comme les Bouvard et Pécuchet de notre livre de littérature, ils étaient simplement incapables d’affronter les choses absurdes de la vie. Et Dubillard en dénonçaient des vertes et des bien colorées.

     Cinquante ans plus tard, alors que les blogueurs bloguent et débloguent à qui mieux mieux, Anne Bourgeois nous sert à point ces Diablogues goûteux. Pour passer du champ radiophonique à l’espace scénique, elle a choisi deux pointures : Jacques Gamblin et François Morel, vous dire si la salle s’esclaffe ! La scénographie d’Edouard Laug pose deux fauteuils club sur fond de voie lactée dont Laurent Béal fait scintiller les étoiles et Jacques Cassard compose les sonorités sidérantes. Isabelle Donnet habille les deux zozos de gris. Même costume, même chemise, à peine une petite nuance différente sur la même cravate, ces deux-là sont frères en arguties. Ils discourent de la ressemblance de l’hippocampe avec le cheval, du rôle de l’instrument nommé compte-gouttes, de la musique sans mélodie, des images incertaines d’un film amateur. Ils s’embrouillent dans la technique et pour eux la vie quotidienne est souvent impraticable.

     Qui, un jour ne s’est pas révélé Grégoire ou Amédée devant une incompréhension, une aporie créée par le quotidien ? C’est sans doute pour cette raison que chaque spectateur se sent concerné et préfère en rire.

 

Jusqu’au 31 décembre

Théâtre du Rond-Point

01 44 95 98 21

23.11.2007

Épatant !

    

     Ah ! L’heureux royaume que celui de Cacatois 22e (Pierre Forest), roi de l’île de Tulipatan ! On n’y connaît ni les grèves, ni la baisse du pouvoir d’achat, et les bateaux partent avant le troisième coup de canon ! Le seul souci du roi est son héritier : Alexis (Lorianne Cherpillod), qu’il ne trouve pas assez viril. Il admire la vigoureuse Hermosa (Jean-Marie Rollin), la fille de son ambassadeur Romboïdal (Gérard Grobman), et pour assurer sa succession ordonne qu’elle épouse son neveu René (Denis Berner). Pour éveiller les désirs de son fils, il ira chercher la sensuelle créole Dora (Dominique Magloire).

     Cependant, Hermosa aime Alexis, Alexis aime Hermosa, et Dora aime René. Tout pourrait s’arranger si la mère d’Hermosa (Jocelyne Sand) ne cachait pas un secret (lourd évidemment) et l’ambassadeur aussi. Hermosa n’est pas celle qu’on pense ! 

    « Mon Dieu ! Que les hommes sont bêtes ! », comme on chante ailleurs…

     Mais que les voix sont belles et les metteurs en scène ingénieux !

     Faire de l’opéra-comique d’Offenbach, un « vaudeville musical » pour le Théâtre 14, il fallait de l’audace et des dons prodigieux !

     Jean-Philippe Weiss et Philippe Bonhommeau ont résolu le problème de l’orchestre en confiant la partition à un trio à cordes. Trois musiciens dans un bateau en fond de scène : deux violons (Samuel Nemtanu et Florian Maviel) et un violoncelle (Héloïse Luzzati), derrière une immense baie non vitrée et le tour est joué pour définir une île au doux climat. Le décor lumineux d’Anne Wannier utilise toute la largeur de la scène, construit un passage en terrasse, en ménageant  des sorties latérales suffisantes. Pas d’accessoires, juste trois chaises, ainsi les chorégraphies de Philippe Bonhommeau sont à l’aise.

     Et l’action déroule son lot de coups de théâtre, et de répliques invraisemblables : « Bing ! Bing ! Bing ! Patapouf ! Pouf ! Pouf ! » et de « Coin ! Coin ! », et de prosaïques : « Je vais chercher les petites cuillères », provoquant une gaieté incoercible. Pour un peu (et s’il y avait la place) on irait danser avec Hermosa « Et digue, digue, digue, diguediguedon ! Mariez-vous donc ! ».

     Corinne Baeriswyl a conçu des costumes soyeux, colorés, élégants. Les perruques d’Anny d’Avray sont seyantes, cette compagnie Théâtre Montreux-Riviera vaut le voyage jusqu’au périphérique !

     Alors ?

     Lançons-nous dans les rimes : La Créole de Tulipatan, un divertissement épatant !

 

 

 

La Créole de Tulipatan

vaudeville musical d'Offenbach

Jusqu’au 31 décembre 2007

Théâtre 14 Jean-Marie Serreau

01 45 45 49 77

22.11.2007

Pour que vienne le printemps

  Il (Jacques Descorde) est seul dans une ville qu’il ne connaît pas. Elle (Maryline Even) est seule dans la vie, et a besoin de parler et d’aimer. Elle s’accroche à lui, il ne la repousse pas. Il avait rendez-vous avec un client, il n'ira pas mais il lui achète des vêtements décents. Elle le quitte. Il l’attend. Ce devait être une brève rencontre. Ce sera peut-être le départ d’une nouvelle vie. C’était l’hiver, et, pour que revienne le printemps, ils recommencent à s'aimer. 

Que de phrases inachevées, de balbutiements, de répétitions chez ces deux-là qu’une solitude poignante a rendus maladroits ! La pièce de Jon Fosse, traduite par Terje Sinding parle d’êtres désemparés et isolés, et confronte résignation et espérance. La mise en scène de Jacques Descorde s’appuie sur une scénographie de Philippe Plancoulaine qui réduit le décor à un objet unique et transformable : une banquette à armature de fer, qui devient lit. Au fond un rideau blanc sur lequel on projette des images du film d’Amos Kollek (Sue perdue à Manhattan) ou les lumières d’une ville froide.

C’est simple, épuré et profondément dramatique. Les deux comédiens sont impressionnants. .

 Hiver De Jon Fosse

Espace Kiron

jusqu’au 24 novembre

01 44 64 11 50

Compagnie des Docks 06 86 13 18 58

Du 6 au 8 décembre à Boulogne-sur-Mer

Du 12 au 15 mars 2008 au Théâtre de la Verrière à Lille

À la recherche de l’inconscient d’Emma

     J’ai connu une petite fille qui demandait gravement : « Est-ce qu’une fille peut-être clown ? ». Évidemment, lui avais-je répondu en pensant à Emma. C’était dans les dernières années du siècle précédent. 

     Depuis, Emma a parcouru l’Europe, écrit des chansons et des musiques et est même allée jusqu’en Afghanistan avec Clowns sans frontières. Elle est actuellement à Paris, au Rond-Point. 

     Miriem Menant a un visage de madone, et pour devenir Emma, elle s’accroche un nez qui trognonne et fait rebondir ses joues. Elle s’est composée un personnage qui ne tient ni de l’auguste, ni du clown blanc, mais serait né des amours d’Adèle Blansec avec Baden Powell. Chapeau cloche cabossé, blouse de scout, cravate peinte, jupe plissée, socquettes écossaises dans des godillots dont la semelle baille, Emma soupire, mélancolique, désabusée qu’elle a « envie de mourir »… 

     Mais c’est pour mieux te faire rire, mon enfant !

     Elle rêve d’être « une femme pygmée » ou Marilyn Monroe, et de son flot de paroles libérées naissent des images (Dominique Tiéri)qui entraînent les spectateurs… jusqu’au divan du psy.

     Ah ! Ce fameux divan ! Il trône au centre de la scène, en faux velours de Gènes et plastique rouge (décor Éric Huyard). Centre du monde psychanalytique où l’inconscient perdu devrait se retrouver, Emma voudrait bien pour ses travaux pratiques y conduire les cobayes dans la salle présents. Avec ses allures de gamine mal élevée, elle interpelle, elle sollicite, sans jamais racoler. Elle a désappris Freud et de Lacan mais gardé un petit coin de Dolto sous l’abat-jour (accessoires Anne de Vains) et une marionnette qui lui ressemble dans le ventre secret de la literie (marionnette de Philippe Saumont). L’inconscient retrouvé d’Emma obtient sa place sur le divan…et même sur les genoux, tendresse oblige !

     Emma la clown est une piquante, une plante vivace qui égratigne, mais dont les mots s’épanouissent en pierres précieuses. Elle chante aussi. Et, comme elle est clown, elle sait aussi faire de la musique. Elle joue de la flûte traversière.

     Au lieu de vous cacher sous le divan, prenez donc un fauteuil d’orchestre…

Emma la clown

Sous le divan

Jusqu’au 31 décembre

Théâtre du Rond-Point, 18 h 30

08 92 70 16 03

18.11.2007

L’ami Philippe

     Vous êtes fatigués, déprimés, amers. Vous doutez de tout et de vous-même. Je vous apporte une bonne nouvelle pour vous sortir de là. L’ami Philippe est à Paris. Au Petit Théâtre de Paris. Il est venu vous parler de son ami Roger de Montrouge.

      Nous avions déjà rencontré Pierrot d’Asnières, Dom Juan 2000, le Saumon sauvage, le fantôme de Shakespeare, son prof de philo, et tant d’autres : artisans de son quartier, artistes à pied ou à cheval, qui donnent un sens à sa vie, c’est-à-dire à la nôtre. Et ce soir, Philippe Avron nous présente un nouveau compagnon, Roger l’ami d’enfance, l’autre lui-même.850c1028fec26b1c531c35bdc9a45e5d.jpg

     Ils se sont connus en « dixième », à l’âge où on apprend à lire et à penser. Ils étaient encore ensemble en classe de philo, et pour Philippe c’était la  « première fois où (il) allait en classe sans angoisse, « parce qu’il n’y a pas de réponses aux questions qu’on peut vous poser ».

     - Qu’est-ce qu’on fait ?

     - Où qu’on va ?

     - Et Dieu dans tout ça ?

     Dieu pour Roger, « l’anar de la pensée », ce serait « Ni Dieu, ni maître ». Pour Philippe, le cartésien, « chacun fait comme il veut ». Mais tous deux sont des cœurs purs, des êtres qui sauvent les enfants perdus et les chiens égarés, des missionnaires de l’espoir. Roger « c’est pas une race, c’est une espèce », et Philippe Avron précise : une« espèce humaine, très humaine. » Et vous vous reconnaissez, vous retrouvez vos repères et presque votre credo. Tous les amis de Philippe sont là, Jean-Jacques Lemêtre signe la musique, André Diot et Anne Coudret les lumières, et Ophélia la mise en scène. Le théâtre demande une connivence amoureuse. La vie aussi.

     Philippe vous aide. Il vous a donné rendez-vous et avec lui surgissent tous les personnages qu’il a joués. Et les auteurs qui, de Montaigne à Deleuze l’ont nourri. Et Roger, qui « ne s’appelle pas toujours Roger » et « s’adresse à l’enfant qu (’il) était ». Et la petite amie de Roger, Anne-Sophie (Chloé Berthier), fondue de vélo et de texto.  Roger ? Il est derrière, ou dans la salle, quelque part, avant d’être dans le trou du souffleur, « au fond du trou ». Comme vous peut-être. Mais sur scène, il y a encore un espoir qui veille, la servante, cette « lampe des papillons de nuit » qui « garde les rêves des gens ». Et Philippe Avron à confiance en vous, fidèles spectateurs, « ingénieux chimistes de (ses) métamorphoses ».

     Il pourrait être comme Shakespeare « fatigué de ce monde », où « des nullités notoires se vautrent dans le luxe », mais sa poésie vient nous rassurer. 

     Oui, il y a encore des Roger partout, et pas seulement au théâtre. Mais ici, maintenant, plus qu'ailleurs. Car, le théâtre, avec Philippe Avron, « c’est fait pour sortir du trou », parce que la parole y est souveraine, et que pour Roger « c’est les mots qui (l)’ont sorti du trou ».

     Philippe Avron est venu les partager ce soir.

Mon ami Roger

De et avec Philippe Avron

Jusqu’ au 6 janvier

Petit Théâtre de Paris

 01 42 80 01 81

 

16.11.2007

Si Guitry m’était conté

Lucien Guitry, était un grand acteur, et son fils né en Russie, en 1885, reçut un prénom de tsar. La mère était comédienne et quand le bébé la vit, il comprit « que la vie était belle ». Lorsqu'il débuta comme comédien, il n’osa pas prendre le même nom que son père mais il n’hésita pas à lui prendre sa jeune maîtresse, Charlotte Lysès, dont il fit sa femme, enfin, une de ses femmes. Il était, entre temps, devenu Sacha Guitry, à vingt ans avec Nono. Et jusqu’en 1957, il occupa la chronique des célébrités, car on ne disait pas encore « people ». Heureusement ! Je pense que ça l’aurait fâché, lui qui aimait tant la langue française, ses nuances, sa richesse, et ceux qui illuminaient la France de leur gloire. Sarah Bernhardt, Anatole France, Claude Monet, filmés en 1916 « pour fixer la trace du geste créateur », ou, parmi ceux que son génie ressuscita : la Fontaine, Pasteur, Napoléon (le I et le III), Talleyrand, Louis XIV.

Dans une superbe exposition, à la Cinémathèque française, Noëlle Giret et Noël Herpe commémorent Sacha Guitry, mort il y a cinquante ans. Si Guitry m’était conté, il ne pouvait pas mieux l’être…

Entouré d’artistes dès l’enfance, le jeune homme cultive leur amitié, et ses amis comédiens, peintres, sculpteurs, écrivains se prêtent au jeu des entretiens et des images. Devenu auteur, Il leur écrit des rôles magnifiques et eux le magnifient, louant comme Cocteau, non sa « facilité », mais son « essence divine ».

On les retrouve dans l'exposition, interprétant les personnages créés par Guitry auteur, croqués par Guitry caricaturiste, ou filmé par Sacha cinéaste. Il les admirait, ils l’aimaient. C’est aussi de cet échange-là que l’exposition est empreinte. On y parle peu des jaloux qui le poursuivirent de leur haine. Car son talent immense agaçait autant qu’il fascinait. « Le nom grandit quand l’homme tombe ». François Truffaut, jeune critique, l’arracha à son purgatoire et cette saison, à Paris, trois pièces de Guitry rameutent le public, au théâtre comme à la télévision.

C’était un touche-à-tout lettré et spirituel, Guitry comédien, Guitry clown, mime, publiciste, parolier, chroniqueur, feuilletoniste, il enjoliva cette première moitié du vingtième siècle par ses bons mots, ses pensées et ses cent trente pièces, (dont des opérettes) et quelque vingt films. Les Arts de la scène et du spectacle, la Cinémathèque lui devaient bien cette exposition.

 

 

 

Jusqu’au 18 février

Cinémathèque française

51, rue de Bercy

Paris xiie

 

Toutes les notes