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29/01/2016

Tout s’achète !

  

La petite ville de Güllen était jadis prospère avec ses mines, ses usines et se laminoirs. Aujourd’hui elle est ruinée et ses habitants vivent « d’allocations de chômage ». Mais heureusement, Clara Zahanassian la milliardaire, revient visiter son pays, et tous comptent sur sa générosité. Le maire en tête, toute la population courtise Alfred Ill, son ancien fiancé, afin qu’il lui fasse « cracher ses millions » en jouant sur les sentiments : « vous étiez très amis autrefois ».

Théâtre, teatro Malandro, Théâtre 71, Omar Porras, DürrenmattLes trains ne s’arrêtaient plus à Güllen, mais quand la vieille dame tire le signal d’alarme de l’express Venise-Stockholm, baptisé Le Roland furieux, le chef de train intraitable sur « le respect de l’horaire », devient très arrangeant. Elle débarque avec toute une suite, ses maris, ses valets, ses hommes de main et dans ses bagages, un cercueil et une panthère noire. Elle se tient droite, dentelles noires et prothèses d’ivoire et d’acier, raide comme la justice qu’elle exige. En 1910, elle est partie de Güllen enceinte, misérable, accablée de honte par le déni de paternité d’Alfred. Quarante-cinq ans plus tard, on la reçoit triomphalement, avec tous les honneurs, et en travestissant la vérité. Mais elle, n’a rien oublié. Elle demande, pour réparation de son humiliation, la mort d’Alfred : « Je vous donne cent milliards, et pour ce prix, je m’achète la justice. »

La demande est immorale, cynique, elle défie les lois. Le maire est choqué, l’adjudant de gendarmerie contrarié, les citoyens offusqués. Ils refusent tous. « J’attendrai » dit Clara. Pour preuve ? Bobby, témoin acheté par Ill en 1910, est devenu, eunuque et aveugle, attaché servilement à Clara. Tout s’achète !

Car, si apparemment les Gulleniens soutiennent Alfred Ill, inexorablement leurs habitudes changent. Ils portaient des guenilles, ils achètent des vêtements à la mode. Ils marchaient pieds nus, ils acquièrent des chaussures. Ils consommaient des nourritures médiocres, ils veulent du meilleur. Ils vivent à crédit et spéculent sur la promesse de Clara, espérant qu’Ill mette fin lui-même à ses jours. Mais il a des principes, le salaud ! Et, devant la presse internationale rassemblée pour le huitième mariage de la Vieille, il faudra régler l’addition.théâtre,teatro malandro,théâtre 71,omar porras,dürrenmatt

La Visite de la vieille dame est une fable terrifiante. Friedrich Dürrenmatt n’est pas tendre avec ses semblables. « Avec l’argent on peut s’offrir tout ce qu’on veut. » Il montre la cupidité et l’hypocrisie des humains prêts à toutes les infamies pour vivre riches. Il dénonce leur versatilité, leur duplicité, leurs opinions toutes faites, leurs haines absurdes, leur soif de vengeance, l’impossible rédemption, et même ce qu’on appelle « la théorie du complot ».

On joue souvent la pièce comme une tragédie. Omar Porras en restitue le grotesque, mêlant l’humour et l’épouvante avec un syncrétisme remarquable, fidèle à la volonté de l’auteur qui classait sa pièce comme « tragi-comédie ».

Onze comédiens rompus aux méthodes du Teatro Malandro, interprètent plus de vingt-cinq rôles. Les masques autorisent les changements de genre, d’âge, de conditions. Les corps épousent toutes les situations. Ainsi la troupe peut figurer les trains qui filent ou la forêt vibrant sous les souvenirs. Yves Adam prête sa haute silhouette à l’autorité de l’adjudant, du chef de train. Olivia Dalric incarne avec force la rigueur du proviseur et la lucidité de celle « qui se transforme lentement en assassin ». Peggy Dias donne au maire la finesse de sa cautèle. Fanny Duret, interprète l’épouse douloureuse de Ill. Karl Eberhard, est Boby, malheureuse victime de la vengeance de Clara. Adrien Gygax exalte la solennité du Curé, sa bienveillance hypocrite. Jeanne Pasquier, est huissier, enfant de chœur, journaliste, secrétaire. Tous deviennent des citoyens avides, véhéments, énergiques dans des chorégraphies inattendues. Face à eux, les deux protagonistes, Philippe Gouin, remarquable dans la mutation du personnage de Ill, fringant d’abord et de plus en plus misérable. Et Omar Porras jouant Clara claudicante et figée, puis le Speaker empressé, excité, dépassé par l’ardeur des participants, exceptionnel comédien et génial metteur en scène.

L’art d’Omar Porras transcende la comédie. Des images baroques creusent les mythes. Quand le rideau sera retombé sur le dernier rappel, on se souviendra encore de l’apparition de la Vieille Dame, immobile et terrifiante Parque, de cette forêt maléfique où les arbres sont des êtres vivants, de cette fête villageoise, où danse un squelette (Philippe Gouin), et de ce baiser que Clara, vêtue de rouge donne à Ill effondré. Baiser de la mort, dernier instant avant l’exécution.

Avec Omar Porras, La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt retrouve son rang de chef d’œuvre.

 

 

 

 

 

La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt

Mise en scène d’Omar Porras

Jusqu’au 29 Janvier au Théâtre 71

01 55 48 91 00

 

En tournée ensuite :

5 mars 2016 – Teatro Sociale – Bellinzona (Suisse) 41 91 820 24 44

10-12 mars Châteauvallon, CNCDC, 04 94 22 02 02

24-28 mars, festival iberamericano, Bogota (Colombie)

8 & 9 avril, Théâtre de Corbeil-Essonnes 01 69 22 56 19

21 & 22 avril, La Chaux-de-Fonds (Suisse) 41 32 967 60 50

27 & 28 avril, Le Carreau, Forbach, 03 87 84 64 30

4 & 5 mai, Espace Malraux, Chambéry, 04 79 85 55 43

 

 

 

 

 

 

30/10/2015

L’Histoire bégaie

 

Théâtre, Horovitz, Hercub', Histoire, Théâtre du Lucernaire,

Imaginez que le chef du gouvernement de l’Allemagne invite six millions de personnes à s’installer sur son territoire.

Comment ? Ce n’est pas une fiction ?

Mais si pourtant, c’est la fable qu’Israël Horovitz a inventée en 1996. À l’époque, il créa un chancelier Stroiber, qui, pour « effacer la honte » d’avoir anéanti six millions de juifs » pendant la guerre, invitait six millions de juifs du monde entier, à devenir allemands. L’inverse d’une diaspora, en quelque sorte, une « résilience », très positive, dirait Boris Cyrulnik.

Théâtre, Horovitz, Hercub', Histoire, Théâtre du Lucernaire, Le concept géopolitique du lebensraum (de Raum = espace, et Leben = vie) créé par Friedrich Ratzel n’est pas nouveau. Il était destiné à favoriser la croissance d’un peuple mais le nazisme l’avait dévoyé. La pièce s’appelle Lebensraum (Espace vital). Elle bouleversa de nombreux spectateurs et anima bien des débats. Aujourd’hui qu’une chancelière invite, pour des raisons économiques, les migrants du monde à venir s’installer en Allemagne, on pourrait penser  que les tensions racistes n’existent plus, que les peuples ont tiré des leçons de l’histoire, et que les puissants veillent au le bonheur de l’humanité. Il n’en est rien. L’Histoire bégaie. Et le « jamais plus ! » reste un vain mot.

Théâtre, Horovitz, Hercub', Histoire, Théâtre du Lucernaire, La compagnie Hercub pour qui la pièce avait été écrite et qui l’avait créée à Avignon reprend Espace Vital. Sylvie Rolland, Michel Burstin et Bruno Rochette ont répondu à l’urgence de l’actualité. Ils ont revu leur adaptation, remanié le langage (en particulier celui des jeunes). Ils ont ajouté quelques allusions aux événements qui nous crucifient. Ils ont modifié le décor, (Pierre-Yves Boutrand et Nieves Salzmann). Mais ils ont gardé intacte la  dénonciation de cette incapacité des hommes à vivre en frères. Ils évoluent comme en 1997 avec un talent inouï, jouant eux-mêmes une cinquantaine de personnages (costumes Élise Guillou), dans une trentaine de lieux (changements à vue), avec des langues et des accents différents. C’est toujours un miracle de fluidité, de justesse, d’intelligence.  Les lumières de Stéphane Graillot y contribuent.Théâtre, Horovitz, Hercub', Histoire, Théâtre du Lucernaire,

Chaque comédien passe du rôle de conteur à celui de personnage. Ils peuvent, à tour de rôles changer de nationalités, d’âges,  de personnalités, mais jeune goy ou vieux juif, ouvrier ou chancelier, professeur ou ménagère, chacun est un individu bien défini, avec ses caractéristiques et son histoire. Ils sont drôles ou poignants. Toujours vrais.

Il faut aller les voir, les entendre, afin de redire encore, qu’ayant tous « le sang rouge et les larmes amères », nous ne sommes qu’une seule race : l’humanité.

 

 

 Photos : © Philippe Cordier

 

Espace vital  (Lebensraum) d’Israël Horovitz Adaptation, mise en scène de Sylvie Rolland, Michel Burstin, Bruno Rochette.

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 27 novembre

Du mardi au samedi à 19 h

Dimanche à 15 h

Version 1997 éditée à L’Avant-Scène Théâtre  (N°1031/1032)

 

 

30/09/2015

Si jeune dans un monde si vieux

 

 

théâtre,marionnettes,théâtre de l'atalante,büchner,grégoire calliesLéonce est le fils du roi de Popo. Léna est princesse au royaume de Pipi. Léonce apprend son métier de roi et comme un roi a besoin d’une reine, on va le marier à la princesse Léna. Mais Léna veut échapper à la raison d’état : « Pourquoi clouer deux mains qui ne se cherchaient pas ? » dit-elle à sa gouvernante. Elles s’enfuient. De son côté, le prince a rencontré un vagabond effronté et il part avec lui sur les routes. En une journée, ils ont traversé une « douzaine de principautés ». Léna a cueilli des fleurs, mais, dit la gouvernante : « Pas le moindre Prince charmant égaré ». théâtre,marionnettes,théâtre de l'atalante,büchner,grégoire calliesCependant à la faveur de la nuit, du clair de lune, du chant des grillons et du coassement des grenouilles, la nuit étoilée permettra leur rencontre. La fin sera heureuse et insolente, comme son auteur Georg Büchner.

Cette comédie satirique date de 1836 et le jeune dramaturge, médecin, écrivain, a vingt-trois ans. Il a déjà échappé à la police des états germaniques  qui le poursuivent pour son  tract révolutionnaire : « Paix aux chaumières, guerre aux châteaux ! ». Il vient de trouver refuge en Suisse, mais le typhus le rattrape et il meurt « si jeune dans un monde si vieux. »

Grégoire Callies a adapté cette œuvre en 1992 pour des marionnettes. Il en restitue l'audace avec une intelligence remarquable. La scénographie, et la création marionnettes de Jean-Baptiste Manessier proposent en place de castelet, une boite à malices.

théâtre,marionnettes,théâtre de l'atalante,büchner,grégoire calliesD’un gros cube rougeâtre, autour duquel les acteurs-servants (Marie Vitez et Grégoire Callies), vêtus et masqués de noir, s’affairent, vont jaillir des marionnettes articulées, guère plus grandes que la main humaine. La boîte s’ouvre en triptyque découvrant des poulies, des arbres mécaniques, et tout un sous-prolétariat rivé à des machines. Des trappes communiquent avec l’étage supérieur, celui des maîtres et de leur cour, au-dessus d’eux, le ciel, la nature. Les musiques de Jacques Stibler épousent les voyages. La flûte rêveuse cède la place à une musique militaire par instants, et un piano d’enfant éveille des souvenirs lointains.

Instants magiques : les images et les dialogues rappellent Le Roi et l’Oiseau de Prévert et Grimault et les personnages sont les frères de ceux de Musset dans Fantasio. 

Romantique Büchner ? Il s’en garde bien. Par la voix de Valerio, il ironise sur le « romantisme de sous-lieutenant » du jeune prince qui, grâce à lui, a raté « son plus beau suicide ». Révolutionnaire ? Grégoire Callies imagine un roi nu, qu’on caparaçonne pour le présenter à son peuple, un roi sans qualité, qui doit « penser pour [ses] sujets car ils ne pensent pas. » Il montre la servilité de ceux qui l’entourent, et un curé qu’on sort de sa chaire comme le diable sort d’une boîte. Avec la marionnette qui peut tout dire, la comédie dénonce l’absurdité des régimes autocratiques de ces petits états allemands (trente-neuf principautés à son époque) où la liberté n’existe pas.

Quand Valerio devenu ministre interdit le travail et souhaite « une religion commode », le public applaudit l’utopie et se prend à rêver.

 

 

Photos : © Victor Tonelli-Artcomart

 

 

Léonce et Léna de Georg Büchner

Théâtre de l’Atalante

Jusqu’au 10 octobre

Puis Halle Roulot à Fontenay-sous-Bois

Jusqu’au 17 octobre