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06/10/2006

Gardien dans la nuit

Deux frères engagent un gardien. Qu’y a-t-il vraiment à garder dans cet immeuble qui prend la pluie et les courants d’air ? Qu’y a-t-il à dérober dans le capharnaüm entassé par le frère aîné, un grand taiseux très calme, qui doit réparer le toit, mais s’acharne pour l’instant sur un grille-pain hors d’usage ? Pourquoi le jeune frère colérique prétend-il habiter avec son frère, alors qu’ils ne s’adressent pas la parole ? Pourquoi ce clochard, que l’aîné ramène un soir, a-t-il une double identité ? Autant de questions qui ne seront pas résolues. Car l’univers de Pinter est tissé de ces mystères.

Créé par Jacques Dufilho, il y a plus de trente ans, Le Gardien reste énigmatique. C’est pourtant une des œuvres de Pinter les plus jouées en France. Il faut dire que le rôle du gardien est fascinant.

Robert Hirsch donne une fragilité au vieil homme bousculé par la vie. Il ne sera pas un Boudu sauvé des méchants du dehors, ni un servant  pervers. Juste un homme égaré et plaintif, jeté dans la nuit. On sait l’importance de la paire de chaussures qu’il réclame pour aller à Sitcup, mais c’est à peine si Robert Hirsch regarde celles qu’on lui propose. Il est ailleurs, enfoncé dans une inquiétude pinterienne qu’il transmet avec une souffrance pudique.

Didier Long, le metteur en scène joue sur les oppositions avec un Samuel Labarthe athlétique qui interprète le frère aîné tout en douceur, face à Cyrille Thouvenin le jeune frère, frêle et tout en nerfs. Le décor de Jean-Michel Adam, les lumières de Gaëlle Malglaive entretiennent la détresse des protagonistes, et l’angoisse qu’ils suscitent résonne comme l’appel d’une voix dans la nuit.

 

Le Gardien de Pinter

Théâtre de l’Oeuvre

 01 44 53 88 88

 

15:15 Écrit par Dadumas dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer

Fin de vie

Ce n’est pas la fin du monde, mais c’est la fin de l’humanité. Un serviteur sans âge, Clov (Gilles Arbona) claudiquant et grincheux, sert un maître aveugle et cacochyme, Hamm (Thierry Bosc) dont il est le souffre-douleur. Les fenêtres haut perchées ne donnent pas de lumière, tout est gris et les jours et les nuits. Les géniteurs Nagg (Georges Ser) et Nell (Marie-France Audollent) gisent dans des poubelles en attendant leur fin. Le mot espoir ne fait plus partie du vocabulaire.

Le décor de Giulio Lichtner respecte les intentions de Beckett à la nuance près. Bernard Lévy conçoit l’espace comme l’ergastule d’où personne ne sortira plus jamais. Et les déambulations de Clov sont vaines. Mais tout le dérisoire de son agitation, la parole vide de l’infirme, la répétition de leurs rites de survie provoquent pourtant le rire car les comédiens, mus par la contrainte, s’emparent avec vigueur d’une langue dévastatrice.  Beckett aurait aimé.

 

P. S. La bible-programme qu’on distribue aux spectateurs est enfin lisible. Une décision dont on doit féliciter le directeur.

 

 

 Fin de partie de Samuel Beckett

Athénée

Jusqu’au 28 octobre

festival Beckett jusqu'au 9 décembre 01 53 05 19 19

 

14:21 Écrit par Dadumas dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer

29/09/2006

Barouf sur le campiello

  C’est, une petite place bleuie de froid, au carrefour de plusieurs rues, dans un quartier populaire de Venise. Autour de l’auberge où loge « un  étranger » (puisqu’il n’est pas vénitien), des maisons étroites abritent le des filles à marier sous les fenêtres desquelles passent les tentateurs : mercier, marchand de loterie, chevalier.

Zorzetto (Loïc Corbery) installe sa loterie et réveille sa pratique. La mise est à un sou, et chacune peut grappiller ce « petit bonheur » pour effriter la dureté du quotidien. Il fait froid, nous sommes en février, et c’est Carnaval. Mais la joie ne règne pas chez les gagne-petit où les femmes sont vieilles avant l’âge, à force « d’avoir enduré », et où on « mange bien… quand on a de quoi ». Donna Pasqua (Catherine Hiegel)  et sa fille Gnese (Julie Sicard) font bien les fières dans leur misère. Avec Donna Catta (Catherine Fersen) et sa fille Lucietta (Léonie Simaga), elles ont le verbe haut, s’exaspèrent d’un rien, chicanent vite Orsola la friturière (Claude Mathieu) et son fils Zorzetto, et quand Anzoletto le mercier (Jérôme Pouly), qui « fréquente « Lucietta », d’une visite, fait un drame,  la dispute verbale dégénère en bagarre.

Le vacarme, c’est un peu leur manière de prouver qu’ils existent mais Fabrizio (Alain  Pralon), l’oncle de Gasparina (Anne Kessler), trouve leurs éclats vulgaires. On voit bien, au vocabulaire qu’il emploie, à l’accent ampoulé de sa nièce qu’il est d’une autre caste, même s’il est aussi décavé que le chevalier (Denis Podalydès), qui lui, dépense ses derniers ducats à amuser ces « gens indiscrets, malpolis, sans éducation », et surtout ingrats, puisque après le dîner arrosé qu’il leur offre, il n’y en a pas un pour le remercier.

Jacques Lassalle, le metteur en scène, peint les habitants de ce quartier avec plus de tendresse que de moquerie. Il décrypte le malheur qui les guette sous l’apparente joie des accordailles : Lucietta qui accepte la gifle du fiancé, n’est-elle pas déjà une épouse battue et soumise ? Gnese qui travaille pour faire vivre sa mère et se résigne à attendre les épousailles, n’est-elle pas déjà une femme sacrifiée ? Quant à Gasparina, quelle confiance peut-elle accorder à ce chevalier qui discute âprement les modalités du rachat de ses créances ?

La lumière de Franck Thévenon embellit ce quartier pauvre de la lagune. Les comédiens sont tous parfaits. Grâce à leurs trouvailles, on admet que les parties les plus joyeuses soient teintées de mélancolie, ainsi ces musiciens  aveugles plus proches d’une vision de Bunuel que d’un film de Fellini. On admire aussi le respect du texte et les variations de registre qui rebondissent de scène en scène.

Quand on se dispute à Venise, le « barouf », c'est du bruit pour quelque chose.

 

Il Campiello de Goldoni

Comédie-Française

du 16 septembre au 31 janvier.

0825 10 16 80

18:10 Écrit par Dadumas dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer