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08/12/2006

Ophélie et le poète

 

 

Charlotte (Françoise Girard) est lycéenne, mais c’est elle qui donne des leçons de géométrie au Poète (Michel Robin) et qui enseigne aussi patience et indulgence à sa chatte, Ophélie (Isabelle Gardien). La raisonnable petite fille évolue entre les pièces d’un jeu de construction coloré, comme sa robe à cerceaux (décor et costumes de Robin Chemin). Elle règne sur la chatte indolente et sagace, et le doux vieillard. Loin de tout réalisme, avec la fraîcheur d’une âme enfantine, Jean-Pierre Jourdain a construit un univers poétique fait de cubes et de colonnes, de lumières et d’ombre. L’écran lumineux, en hauteur, offre ses plages teintées et sert de tableau pour les constructions triangulaires. 

 

La musique de Marc Marder accompagne avec bonheur onze chansons pour les quatorze animaux dont parlent les trois protagonistes. Dans ces nouvelles « histoires naturelles », les pigeons sont dégoûtants, le boa choisit des mots en « oa », et les chats sont les « meilleurs animaux », mais Ophélie est bien moins objective que le poète…

On passe une heure enchantée à (re)découvrir Jacques Roubaud, à s’amuser des jolies sonorités de la langue, à admirer la grâce féline d’Isabelle Gardien, la tendresse de Michel Robin, et l’autorité de Françoise Girard.

L’accord parfait de ces trois-là, l’intelligence respectueuse du metteur en scène, se conjuguent pour une rarissime poésie.

 

 

 

 

Ophélie et autres animaux de Jacques Roubaud

Studio de la Comédie-Française

01 44 58 98 58

Du 30 novembre au 14 janvier

16:30 Écrit par Dadumas dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre-poésie |  Facebook | |  Imprimer

30/11/2006

Goldoni revient de guerre

La Compagnie de Quat’sous adore l’Italie. Pour sa naissance elle avait créé Le Campiello et après L’Oiseau vert de Gozzi (2003) Henri Dalem, le metteur en scène, avait adapté Calvino, puis, cette année, après un spectacle inspiré des Mémoires de Goldoni pour la semaine italienne du xiiie arrondissement, il présente une pièce de Goldoni inconnue en France, La Guerre. Et nous lui sommes reconnaissants de nous avoir fait découvrir ce texte, traduit par Marie-France Sidet.

Dona Florida (Clémentine Pons) sortait du couvent pour retrouver son père, Don Egidio (Laurent Labruyère) gouverneur de quelque place forte. Elle a été arrêtée par la guerre et l’armée qui assiégeait son père. Prisonnière du camp ennemi, elle tombe amoureuse de Don Faustino (Raphaël Grillo), un jeune chevalier qui  s’est « disposé à tous les dangers », sauf celui d’être épris de la fille unique de l’adversaire. Les voilà tous deux en situation cornélienne. Entre l’Honneur et l’Amour, Florida serait-elle une nouvelle Chimène,  puisque Faustino doit donner l’assaut contre la ville que défend Egidio, une nouvelle Camille puisqu’elle se fiance à l’adversaire de sa patrie ? Mais Faustino n’est pas Curiace, Don Egidio n’est pas Don Diègue et Goldoni n’est pas espagnol. Nous resterons dans la comédie, et le mariage cum manu sera béni par le pater familias.

Cependant, loin de « la guerre en dentelles », ou des pièces héroïques, dans La guerre, Goldoni préfigure Brecht. Il peint en effet dans un contraste saisissant « ceux qui voient leurs terres dévastées », leurs récoltes saccagées comme Lisetta (Paméla Ravassard),  des familles décimées, des soldats affamés qui pillent, des jeunes hommes mutilés comme Don Cirillo (Cyril Manetta)  et ceux qui font des bénéfices, comme Le commissaire (Sébastien Libessart), Orsolina (Karina Testa) qui s’enrichissent. Il montre les hommes avides de gloire Don Claudio (Renaud Garnier-Fourniguet), Don Polidoro (Jean-François Kopf), Don Fabio, Don Ferdinando. Tous un peu matamores, ils scandent « bella vita militar » en chœur, crient  « à l’assaut ! » ou « courons au danger ! » dans un asservissement consenti, puisque le général est là « pour penser », et que les subalternes n’ont « qu’à obéir ». Et les femmes ? En face de l’adorable Florida, rôdent la cupide Orsolina sans scrupules, et Aspasia (Paméla Ravassard) élevée cyniquement par un père profiteur de guerres, qui s’accommode des aventures sans lendemain, quoique… L’âge, peut-être, lui conseille de prendre un mari..

La comédie est forte, elle touche à des sujets graves, les personnages ont tous des caractères fort bien dessinés.

D’où vient alors, que les comédiens aient l’air de ne pas croire à ce qu’ils jouent ? La distanciation voulue par le metteur en scène qui nous amuse d’anachronismes bon enfant, n’implique pas la désinvolture. Au contraire ! Le manque de moyens ? Certes, interpréter plus de quinze rôles à neuf comédiens demande de l’astuce, et ils en ont, ne serait-ce que pour imaginer le décor (Céline Diez). Il leur faudrait aussi plus de sincérité.

La Guerre de Carlo Goldoni

 Du 23 novembre 2006 au 13 janvier 2007

Théâtre Mouffetard

01 43 31 11 99

15:45 Écrit par Dadumas dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer

27/11/2006

Divine Joséphine

Elle aurait eu cent ans cette année. Et notre République qui aime tant les commémorations a oublié de la fêter. Elle avait pourtant eu droit à des funérailles nationales, la petite noire de Louisiane qui s’engagea dans la Résistance et descendit les Champs-Elysées dans son uniforme de sous-lieutenant des troupes féminines auxiliaires de l’armée de l’air française. Jérôme Savary lui offre l’Opéra-Comique, et un hommage en forme de revue.

Il aurait pu copier la Revue Nègre de 1925, ou reprendre la série de tableaux de son jubilé de 1975 qu’elle ne joua que trois fois à Bobino, mais en amoureux du jazz et de la scène, c’est à travers un voyage de Louisiane à Paris, qu’il retrace l’itinéraire de la jeune « Vénus noire » qui révolutionna Paris et le Music-Hall.

Car elle était née en Louisiane, l’enfant des quartiers noirs misérables. Au lieu de nous raconter son histoire, Jérôme Savary nous emmène dans la Louisiane d’aujourd’hui, dévastée par l’ouragan. Au lieu de nous détailler l’histoire de Joséphine, il part de celle d’une petite perle noire qu’il a découvert là-bas, une pétulante danseuse qui a pris un nom français : Nicole Rochelle pour incarner la divine Joséphine.

Il embarque les protagonistes Tom (Allen Host), Joe (James Campbell), Jimmy (Jimmy Justice), à bord d’un canot de sauvetage fiché dans la fosse d’orchestre, tandis que sur l’écran du fond de scène défilent les images de la Nouvelle-Orléans sinistrée. Jim a perdu son chien et Joe son piano. Survient un producteur de spectacles à la recherche d’une vedette pour sa nouvelle « Revue nègre ». Michel Dussarrat bottes et ciré jaunes est un homme Protée. Il est de tous les tableaux, il danse, il chante, il mène la revue, passe d’une époque à une autre, change de sexe, de costume, en un clin d’œil. De plus, tous ces costumes chamarrés, bigarrés, pailletés, il les signe ! Ah ! Le tableau de La Petite Tonkinoise : quel éblouissement ! Dussarrat est un génie de la scène et nous lui votons dix Molières d’un coup pour tous les spectacles auxquels il donné son talent depuis trente ans, dans la bonne humeur et la simplicité.

Vous connaissez l’instinct fabuleux de Savary à dénicher des bêtes de scène. Nicole Rochelle ressemble à cette Joséphine des débuts, telle que nous la décrivaient les critiques de l’époque, petit animal sauvage, clownesse et vamp à la fois, rebelle, généreuse, sensuelle jusqu’à la provocation. Par flashes back, Savary nous fait passer de la Louisiane de 2005 au Paris de l’exposition universelle, et Nicole Rochelle descend le grand escalier sur les succès de Joséphine. Un frisson passe quand elle chante : J’ai deux amours, ou que dans un ballet sauvage, elle se trémousse en culotte de satin tricolore avec deux cocardes sur les seins. Sa voix est envoûtante, voluptueuse, moins fragile dans les aigus que son modèle, elle est superbe.

On distinguera les airs du passé, et les nouveaux, souvent signés Savary lui-même, qui paye aussi de sa personne dans le spectacle, et on applaudira une troupe homogène où les danseurs noirs se déchaînent et où des musiciens blancs transportent le public. Qu’on y chante le blues ou le gospel, qu’on y danse le ragtime ou la salsa, la scène de l’Opéra-Comique garde l'âme populaire et nourrit les mémoires.

 

 

P. S. Pour l’« histoire du mot jazz », signalons que Cavelier de la Salle, à la fin du XVIIe, qualifiait ainsi la façon de chanter des esclaves noirs : « ils ne chantent pas, ils jasent ».

 

Jusqu’au 14 janvier 2007

tél. 0825 000058

15:55 Écrit par Dadumas dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer