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23/10/2011

Reine et Femme

Théâtre, Hugo, Lucernaire, Florence Cabaret 

Difficile de monter un drame romantique ? Certains directeurs de théâtre, certains metteurs en scène craignent une distribution pléthorique ruineuse, des costumes dispendieux et la multiplicité coûteuse des décors. Mais Pascal Faber aime le XIXe siècle, il avait déjà joué Angelo tyran de Padoue, Lorenzaccio, Les Caprices de Marianne et monté Marie Tudor. en 2002. Il reprend la pièce avec une nouvelle équipe et en donne une version très rythmée et dépouillée de tout artifice.

Les treize rôles sont interprétés par six comédiens. Le décor se construit sur un plateau nu, avec les éclairages et quatre panneaux, comme au T. N. P. de Jean Vilar. Deux d’entre eux, limitent les dégagements, les deux autres révèlent les cellules de la Tour de Londres. Pas de figurants, de gardes, de geôliers, mais une bande-son bien travaillée…

Les costumes atemporels conviennent aux personnages. Marie Tudor (Florence Cabaret) surnommée, Marie la sanglante, porte une longue robe rouge. Jane (Flore Vanier-Moreau en alternance avec Florence Le Corre), la jeune fille naïve, est en blanc, les hommes de pouvoir sont en costumes contemporains sévères, une étole de couleur griffée sur l’épaule distingue leur fonction. Gilbert l’ouvrier (Pierre Azema) porte une blouse, le Juif (Pascal Guignard en alternance avec Stéphane Dauch) est en loques. Rien de superfétatoire, tout est dans le jeu du comédien, et dans le texte de Hugo.Théâtre, Hugo, Lucernaire, Florence Cabaret

Marie Tudor, fille de Henri VIII et de Catherine d’Aragon, succède à son père. Elle est catholique comme sa mère, et les protestants vont la détester. Elle ne régnera que cinq ans (1553-1558). Le drame de Hugo se situe au moment où Simon Renard (Sacha Petronijevic), envoyé par l’Espagne pour conclure la avec son roi Philippe II. Mais Marie vit une liaison passionnée avec Fabiano Fabiani (Frédéric Jeannot), un aventurier italien, belle gueule mais faux jeton. Le ténébreux a séduit Jane, la reine veut se venger. On apprend que Jane n’est pas une fille du peuple mais l’unique héritière de Lord Talbot exécuté sous Henri VIII. Un juif (Pascal Guignard) en détenait les papiers qu’il confie à Gilbert avant de mourir assassiné par Fabiani. Sur fond d’intrigues politiques, et de manigances matrimoniales, la « canaille » gronde. Simon Renard connaît l’importance des révoltes populaires « Vous pouvez encore dire la canaille, dans une heure vous seriez obligée de dire « le peuple ». Il sauvera la reine d’Angleterre de l’émeute. Gilbert et Jane pourront s’aimer. Pour une fois dans le drame hugolien l’amour est vainqueur.

On pourra reprocher à Pascal Faber d’avoir élagué le drame, mais tel qu’il est joué, il fonctionne à merveille.

Sacha Petronijevic joue parfaitement les manipulateurs, Stéphane Dauch (qui interprète aussi Maître Énéas) assume deux rôles avec efficacité, Frédéric Jeannot colore son Fabiani d’un cynisme calculé, et les deux femmes sont éblouissantes : la jeune Flore Vanier-Moreau est tendre et émouvante et Florence Cabaret tient le rôle titre avec fermeté, admirable dans la vindicte, comme dans le désespoir. « Grande comme une reine. Vraie comme une femme. »

Ici, comme le voulait Hugo, on s’efforce « de ne pas perdre de vue, le peuple que le théâtre civilise, l’histoire que le théâtre explique, le cœur humain que le théâtre conseille. »

 

 

 

Photos © David Krüger

 

 

Marie Tudor de Victor Hugo

Théâtre du Lucernaire à 21 h 30

Jusqu’au 27 novembre

www.lucernaire.fr

01.45.44.57.34

17/10/2011

Humeur

 

 

 

Je reçois un dossier de presse. J’en reçois tous les jours. Mais celui-là m’interpelle.

Il émane du « Monfort-Théâtre ».

- Tiens, me dis-je, encore un nouveau lieu ! Diantre ! (Comme on dit chez Molière), « l’avignonisation » de Paris continue, - comme dirait mon ami Victor (Haïm).

J’ouvre l’enveloppe.

Je cherche l’adresse. « 106, rue Brancion » !

Nom de…***

C’était le Théâtre Silvia Monfort !

Pourquoi l’a-t-on ainsi castré de son prénom ?

Imagine-t-on le collège Moulin, au lieu de Jean Moulin ? Ce n’est pas du tout la même farine !

Le lycée Renoir, c’est le peintre ? Le cinéaste ? Le comédien ?

Et avec l’hôpital Debré, je m’interroge ? Le ministre ? Le peintre ? Le médecin ? Et lequel ?

Il y a des prénoms indissociables de leur patronyme.

Silvia Monfort, grande dame de la Résistance, avait gardé le nom qu’elle portait dans la clandestinité, pour l’illustrer au firmament du Théâtre. On l’aimait ainsi, tout entière…

Qui, dans un an, dans dix ans se souviendra de ce qu’elle représenta pour les auteurs, les comédiens, ses amis du Théâtre et des Lettres, ses compagnons de lutte, et même la ville de Paris ?

Que veut-on nous faire oublier ?

 

 

 

 

*** Suivant votre religion, vous choisissez le blasphème qui vous convient…

 

18/09/2011

Dîner avec le diable

 

 

Il croyait que son génie lui donnerait des privilèges, et que, le Führer aimant sa musique, il pourrait résister à l’idéologie dominante. Mais il ne faut jamais dîner avec le diable et  Richard Strauss (Michel Aumont) en fit l’amère expérience.

En 1931, il est déjà un compositeur illustre, mondialement reconnu, et après la mort d’Hofmannsthal, il demande à Stefan Zweig (Didier Sandre) de lui trouver un sujet d’opéra, puis de lui en écrire le livret. Il croit pouvoir passer outre les lois raciales quand Hitler les promulgue, et pense que « le petit Goebbels » s’inclinera devant  son art. Persuadé que les nazis veulent « soutenir la culture », il  jure qu’il « ne collaborera jamais » avec eux et qu’il imposera « le juif » Zweig. Mais ce dernier sait bien que  la partie est perdue, et il choisit l’exil, puis la mort.

Sur cette trame connue, et grâce à leur correspondance, Ronald Harwood, avec Collaboration, imagine les rencontres du musicien et de l’artiste. Il brosse en contrepoint le portrait d’une épouse naïvement réaliste, Pauline Strauss (Christiane Cohendy), et auprès de Zweig une secrétaire dévouée et effacée, Lotte Altmann (Stéphanie Pasquet) qui deviendra sa maîtresse et le suivra jusqu’à la dernière nuit. La  terreur nazie est personnifiée par Hans Hinkel (Éric Verdin) qui menace Strauss à travers sa bru qui est juive, et ses petits-enfants.

Effroyable chantage qui oblige Strauss à collaborer. Marché infâme qui conduira le compositeur  devant la commission de dénazification en 1948.

Dans les décors sobres d’Agostino Pace, Georges Werler dirige ses acteurs avec rigueur. Les deux protagonistes, Michel Aumont en puissance, Didier Sandre en sensibilité, sont bouleversants. Christiane Cohendy enrichit son rôle ingrat de maîtresse de maison mesquine d’une tendre maladresse. Le nazi est raide sanglé dans son personnage et Sébastien Rognoni en Paul Adolph, directeur d'opéra affolé est excellent dans sa courte scène.

Chaque  séquence  est ponctuée d’extraits  d’opéras et Jacques Puisais a réglé les lumières avec précision. Les costumes de Pascale Bordet recréent l’époque sans ostentation. C'est une pièce sombre, mais qui suscite la réflexion et qui, par ses interprètes admirables, donne toute leur force à ces vers prémonitoires de Gottfried Keller (publiés en 1846) :

« Quand enfin les criminels

Seront chassés du pays

On en parlera longtemps

Ainsi que de la mort noire.

[…] Joie s’élève des souffrances,

Le jour a vaincu la nuit. »*

 

 

* Vers cités dans La Rose blanche, six Allemands contre le nazisme de Inge Scholl, éditions de Minuit. 

 

 

 Collaboration de Ronald Harwood, traduction de Dominique Hollier

Théâtre des Variétés

Depuis le 6 septembre

01 42 33 09 92